Pour Jacques Attali, « le seul homme politique à la hauteur », c’est François Hollande
Pour Jacques Attali, François Hollande serait aujourd'hui « le seul homme politique à la hauteur des événements internationaux et nationaux ». Un choix révélateur : face au bouleversement politique européen, l'ancien conseiller de Mitterrand continue de chercher les réponses dans le logiciel d'hier.
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
Jacques Attali voit en François Hollande le seul politique français « à la hauteur des événements ». Un choix qui illustre la permanence de son logiciel face au bouleversement politique européen.
Jacques Attali a trouvé l'homme de la situation. Pas une nouvelle figure surgie des bouleversements politiques de ces dernières années, pas davantage un responsable proposant de rompre avec les recettes qui ont dominé la vie publique française depuis plusieurs décennies. Non : François Hollande.
« À l'heure où nous parlons, le seul homme politique qui me semble à la hauteur des événements internationaux et nationaux, je pense que c'est Hollande », affirme l'ancien conseiller de François Mitterrand, cité jeudi par Libération.
La formule mérite qu'on s'y arrête. Non parce que François Hollande serait dépourvu d'expérience — ancien président de la République, il en possède évidemment davantage que l'immense majorité de la classe politique — mais parce que Jacques Attali ne le présente pas comme un recours possible parmi d'autres. Il en fait, à ses yeux, le seul responsable français actuellement « à la hauteur ».
Le quinquennat Hollande, vraiment un modèle ?
Encore faut-il se souvenir du bilan de celui qu'Attali remet aujourd'hui au premier rang.
François Hollande prend ses fonctions en 2012 dans une France dont la dette publique représente 90,2 % du PIB. En 2017, elle atteint 97 %. Son quinquennat obtient certes un résultat important : le déficit public, qui atteignait 4,8 % du PIB en 2012, est ramené à 2,6 % en 2017, permettant à la France de repasser sous la barre européenne des 3 %.
Mais le quinquennat fut aussi celui d'un chômage durablement élevé, de profondes fractures au sein de la majorité socialiste et d'une politique économique qui changea sensiblement de direction en cours de mandat. Les tensions avec les « frondeurs » conduisirent notamment Manuel Valls à engager à plusieurs reprises la responsabilité de son gouvernement sur la loi Macron par l'article 49.3.
François Hollande finit surtout par renoncer, en décembre 2016, à solliciter un second mandat. Le présenter dix ans plus tard comme le seul responsable politique capable d'affronter les événements contemporains est donc, au minimum, un choix qui appelle quelques explications.
Quand tout change, Attali ne change pas
Car la déclaration devient plus intéressante lorsqu'on la rapproche des prises de position récentes de Jacques Attali.
Il y a quelques semaines, celui-ci qualifiait le populisme de « début de la barbarie ». Fin août, après que les Islandais eurent refusé par référendum la reprise des négociations d'adhésion à l'Union européenne, Marine Le Pen s'était félicitée du résultat. Attali lui avait répondu : « Exactement le message que Poutine voulait lire. À moins qu'il ne l'ait dicté… »
Et voici maintenant François Hollande présenté comme le seul homme « à la hauteur ».
Ces épisodes dessinent une remarquable continuité intellectuelle. Les électorats européens bouleversent les anciens équilibres ? Attali met en garde contre le populisme. Un peuple européen refuse une intégration supplémentaire ? L'ombre de Poutine apparaît. La France cherche un dirigeant pour affronter les crises nouvelles ? Le regard se tourne vers un ancien président élu en 2012.
On peut y voir de la constance. On peut aussi se demander si ce logiciel permet encore de comprendre ce qui est précisément en train de se produire.
L'Europe de 2026 n'est plus celle de 2012
Car le décor a profondément changé. Guerre, réarmement, crise énergétique, compétition industrielle chinoise et américaine, immigration, dette publique et retour des frontières ont replacé au centre du débat des questions que l'Europe de l'après-guerre froide croyait parfois pouvoir reléguer au second plan.
L'Union européenne elle-même cherche sa direction. Elle produit toujours énormément de normes — jusqu'aux bouchons attachés aux bouteilles, devenus le symbole dérisoire de cette puissance réglementaire — mais peine parallèlement à résoudre les questions autrement plus considérables de sa compétitivité, de son énergie, de sa défense ou de son poids géopolitique.
Le paradoxe est saisissant : plus l'ordre politique européen est contesté, plus Jacques Attali semble chercher les réponses parmi ceux qui l'ont administré.
C'est précisément ce qui rend son choix de François Hollande intéressant. L'ancien président n'est évidemment responsable ni de toutes les difficultés françaises ni de tous les problèmes européens. Son quinquennat a même laissé certains comptes publics dans une situation meilleure qu'à son arrivée, notamment le déficit.
Mais il incarne parfaitement cette génération politique qui considérait encore l'intégration européenne, la mondialisation économique et l'ouverture comme le cadre général à aménager plutôt que comme des objets politiques à réinterroger profondément.
Le vieux monde comme réponse au nouveau
Jacques Attali pourrait considérer que les bouleversements actuels imposent justement de revoir certaines de ses certitudes. Il pourrait se demander pourquoi les partis qu'il qualifie de populistes ont progressé dans tant de démocraties occidentales. Pourquoi la souveraineté, les frontières, la réindustrialisation ou la maîtrise de l'immigration sont redevenues des questions centrales. Pourquoi même des pays parfaitement occidentaux peuvent désormais répondre « non » à davantage d'intégration européenne.
Il préfère manifestement la continuité. Après quinze ans de Hollande et Macron, son regard revient à Hollande. C'est presque une boucle parfaite : au moment où l'ancien monde politique est contesté jusque dans ses fondements, l'un de ses intellectuels les plus emblématiques propose comme réponse l'un de ses anciens présidents.
François Hollande est peut-être, aux yeux de Jacques Attali, « le seul homme politique à la hauteur des événements ». Mais sa déclaration pose finalement une autre question, beaucoup plus intéressante : et si les événements avaient précisément changé davantage que Jacques Attali ?