Pourquoi le parlement bruxellois consacre des débats sur les visites domiciliaires alors qu'il n'a aucune compétence en la matière ? (carte blanche)
Marcela Gori s'interroge sur les priorités du Parlement bruxellois, appelé à traiter les problèmes concrets relevant de ses compétences plutôt que des matières fédérales ou internationales.
Publié par Contribution Externe
Résumé de l'article
Une carte blanche de Marcela Gori qui critique le temps consacré par le Parlement bruxellois aux visites domiciliaires, une matière fédérale, et appelle les élus régionaux et communaux à se concentrer sur les compétences dont ils sont directement responsables.
Vous avez vu ce qui s'est passé il y a deux semaines au Parlement bruxellois ? Nos députés ont trouvé le temps de débattre et d’adopter une résolution pour se désolidariser d'un projet fédéral sur les visites domiciliaires. Vous avez bien lu. Le Parlement bruxellois, qui ne dispose d'aucun pouvoir législatif sur cette matière fédérale, a choisi de consacrer une partie de son temps à une motion qui ne modifiera en rien la décision du gouvernement fédéral.
Le débat démocratique sur tout sujet est légitime, mais je me pose souvent la question des priorités que certains politiques mettent à leur agenda. Si Bruxelles était un havre de paix, s’il n’y avait pas de problèmes de drogue, de chômage, de mobilité, de pouvoir d’achat, de délocalisation, de départ de la classe moyenne, de racisme, d’antisémitisme, de droits des LGBTQIA+… je serais la première à me réjouir de voir ce parlement évoquer durant des heures l’ensemble des sujets qui traversent notre société. Mais Bruxelles n'est pas un havre de paix. Et ses problèmes, eux, ne peuvent pas attendre.
Bruxelles attend toujours des réponses sur sa sécurité, sa mobilité, sa propreté, son économie ou encore son logement. Autant de matières qui, elles, relèvent directement des compétences régionales.
C'est devenu une véritable spécialité politique belge et bruxelloise en particulier : débattre de ce sur quoi on n'a aucun pouvoir et reporter les décisions sur ce dont on est réellement responsable.
Nous ne réglerons pas la guerre au Proche-Orient à Bruxelles
Prenez Gaza. Depuis 3 ans, des motions sont déposées et votées dans des conseils communaux partout en Belgique, et des élus consacrent du temps à débattre d'une situation internationale dramatique. Gaza a même été dans le programme politique de plusieurs partis lors des dernières élections régionales.
Que les événements tragiques de Gaza suscitent de l'émotion, de l'indignation ou des prises de position, c'est parfaitement normal, et personne ne conteste le droit aux politiques de s'exprimer sur ce sujet. Mais soyons sérieux : qui peut croire une seule seconde que le conflit à Gaza trouvera sa solution dans une salle du conseil communal belge ? Qui peut sérieusement croire que les visites domiciliaires décidées par le fédéral vont être arrêtées rue du Lombard, au Parlement bruxellois ?
Le problème n'est pas que les élus aient des opinions. Le problème, c'est qu'ils utilisent le temps et l'espace démocratiques consacrés à leur mandat pour débattre de compétences qui ne sont pas les leurs. C’est à mes yeux un hold-up du temps démocratique.
Le temps politique n'est pas gratuit. Chaque heure passée à débattre d'une motion symbolique est une heure qui n'est pas consacrée aux problèmes concrets des citoyens. Et ce temps appartient aux citoyens. Pas aux partis politiques.
Il y a aussi quelque chose de profondément préoccupant dans cette manière de faire de la politique. Elle permet à certains de multiplier les prises de position, les déclarations indignées et les grands principes, sans jamais devoir assumer les conséquences concrètes de leurs décisions sur les missions qui sont les leurs.
C'est tellement plus confortable de voter une motion sur la politique fédérale que de devoir expliquer pourquoi une rue reste sale, pourquoi un logement demeure inaccessible ou pourquoi un quartier devient dangereux. Je refuse la politique de la bonne conscience sur les compétences des autres pendant que nos citoyens attendent des changements profonds sur des réalités auxquelles ils se confrontent au quotidien.
En 2018 déjà, les visites domiciliaires alimentaient des débats et des prises de position dans différentes institutions. Nous sommes en 2026, et le même spectacle recommence. Huit ans ont passé. La compétence, elle, n'a toujours pas déménagé rue du Lombard.
Je trouve par ailleurs que cela amène plusieurs problèmes. Le premier est que ça crée de la confusion sur qui est responsable de quoi, où et quand auprès de nos concitoyens. Le deuxième est que cela amène également une confusion entre la démocratie et la communication politique.
Une assemblée parlementaire n'est pas un plateau de télévision où on peut venir gagner des voix en communiquant sur des matières qui ne sont pas les siennes. Un conseil communal n'est pas un réseau social. Et un mandat électif n'est pas une invitation permanente à commenter l'actualité mondiale.
Bien sûr, une assemblée peut exprimer une préoccupation, interpeller ou témoigner de sa solidarité. Mais lorsque l'exception devient la règle, lorsque le symbole remplace l'action, il faut s'interroger sur le bien-fondé de la démarche.
Cultiver son jardin
En 1759, Voltaire publie Candide ou l'Optimisme, un conte philosophique dans lequel son personnage traverse les guerres, la cruauté, les injustices et toutes les contradictions de notre monde. Après tant de catastrophes, de discours et de grandes théories sur le bonheur, Candide finit par prononcer cette phrase devenue célèbre : « Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin. »
Cette conclusion est extraordinaire par sa simplicité. Voltaire nous invite à ne pas nous perdre dans les grandes abstractions, mais à agir sur ce qui dépend réellement de nous. Cultiver son jardin, ce n'est pas se désintéresser du monde. Ce n'est pas être indifférent aux souffrances des autres. C'est comprendre que l'action concrète vaut mieux que les discours stériles, que la responsabilité compte davantage que les déclarations d'intention et que l'on change d'abord le monde en commençant par ce qui nous entoure.
Deux cent soixante-sept ans plus tard, la leçon de Voltaire n'a rien perdu de son actualité. Peut-être serait-il temps que certains responsables politiques commencent, eux aussi, par cultiver leur jardin. À force de vouloir régler les problèmes du monde dans les conseils communaux et les parlements régionaux, on finit par ne plus régler ceux de sa propre commune ou de sa propre Région.
La démocratie ne consiste pas à voter des textes sur tout. Elle consiste aussi à rendre des comptes sur ce pour quoi nous avons été élus. Avant de vouloir changer le monde, commençons par changer ce dont nous sommes responsables. Voltaire appelait cela cultiver son jardin. Moi, j'appelle cela faire son travail.