Pourquoi le soutien d’Elon Musk serait-il de l’ingérence, mais pas celui de Barack Obama à Emmanuel Macron ? (édito)
Les prises de position d’Elon Musk dans les affaires politiques européennes sont régulièrement dénoncées comme des tentatives d’ingérence. Mais pourquoi ce terme n’était-il pas employé lorsque Barack Obama soutenait ouvertement Emmanuel Macron ? Cette différence de traitement révèle une conception à géométrie variable de l’influence étrangère.
Publié par Nicolas de Pape
Depuis plusieurs mois, un mot revient en boucle dès qu'Elon Musk exprime une opinion politique sur l'Europe : l'ingérence. Qu'il soutienne un parti allemand, critique un gouvernement britannique ou commente la politique française, les condamnations pleuvent. Des responsables politiques dénoncent une menace pour la démocratie, certains allant jusqu'à réclamer des sanctions contre le milliardaire américain.
Mais une question mérite d'être posée : à partir de quel moment un soutien politique venu de l'étranger devient-il une "ingérence" ?
Quand Obama soutenait ouvertement Macron
Car si l'on remonte seulement quelques années en arrière, les exemples ne manquent pas de dirigeants étrangers prenant publiquement parti dans des campagnes électorales sans que personne ne parle d'atteinte à la souveraineté nationale.
En 2017, Barack Obama avait apporté un soutien très clair à Emmanuel Macron avant le second tour de l'élection présidentielle française. Son message vidéo ne laissait guère de place au doute : il appelait les Français à choisir le candidat d'En Marche. À l'époque, cette intervention fut largement saluée comme le témoignage d'un grand homme d'État soucieux de défendre les valeurs démocratiques.
Quelques années plus tard, lorsque des responsables européens affichent leur préférence pour Kamala Harris ou Joe Biden face à Donald Trump, personne ne crie à l'ingérence américaine... ou européenne. Les prises de position sont considérées comme normales entre alliés partageant des valeurs communes.
Pourquoi, alors, le raisonnement changerait-il lorsqu'Elon Musk soutient des candidats ou des partis classés à droite, voire très à droite ?
Un entrepreneur, pas un chef d’État
Le premier paradoxe est qu'Elon Musk n'est même pas un responsable politique. Il n'est ni président, ni Premier ministre, ni ministre des Affaires étrangères. C'est un entrepreneur, aussi influent soit-il. Son pouvoir médiatique est immense, certes. Mais il ne représente officiellement aucun État.
Peut-on vraiment placer sur le même plan le message publié par un particulier – fût-il le plus riche du monde – et l'intervention officielle d'un ancien président des États-Unis ou d'un chef de gouvernement en exercice ?
Le débat devient encore plus troublant lorsque l'on observe que de nombreuses personnalités internationales interviennent régulièrement dans les débats politiques étrangers. Des artistes américains soutiennent des candidats européens. Des intellectuels français prennent position dans les élections américaines.
Qualifier systématiquement de "l'ingérence" le simple fait qu'une personnalité étrangère exprime une opinion politique risque surtout de vider ce mot de son sens.
Une indignation à géométrie variable
Le véritable problème semble moins être la nationalité de celui qui parle que le contenu de ce qu'il dit.
Lorsqu'une personnalité étrangère soutient un candidat progressiste ou centriste, son intervention est souvent présentée comme un engagement en faveur de la démocratie. Lorsqu'elle affiche des sympathies conservatrices ou populistes, le vocabulaire change brutalement : on évoque alors une menace pour les institutions, voire une tentative de déstabilisation.
Cette différence de traitement nourrit un sentiment de deux poids, deux mesures qui affaiblit la crédibilité du débat public.
Faire confiance au discernement des électeurs
Une démocratie mature ne devrait pas craindre les opinions venues de l'extérieur. Elle devrait surtout faire confiance au discernement de ses électeurs. Les Français, les Allemands ou les Belges ne votent pas parce qu'Elon Musk publie un message sur X, pas plus qu'ils n'ont voté pour Emmanuel Macron uniquement parce que Barack Obama l'avait soutenu.
À force d'élargir la définition de l'ingérence à toute opinion qui déplaît, on finit par banaliser les véritables menaces que constituent les opérations d'influence secrètes menées par certains États.
Le danger pour nos démocraties n'est peut-être pas qu'un milliardaire américain donne son avis. Il est plutôt de considérer que les citoyens seraient incapables de se forger une opinion sans être manipulés au moindre message publié sur les réseaux sociaux. Ce n'est pas rendre service à la démocratie que de sous-estimer ainsi l'intelligence des électeurs.