Des olives ou du sang : que récoltons-nous vraiment ? L’ambassadrice de Palestine interpelle l’Europe (carte blanche)
Dans cette carte blanche, Amal Jadou Shakaa, ambassadrice de l’État de Palestine auprès de l’Union européenne, de la Belgique et du Luxembourg, revient sur les violences qui entourent la récolte des olives en Cisjordanie occupée et interpelle l’Europe sur sa réponse.
Publié par Contribution Externe
Partout en Cisjordanie occupée, les communautés palestiniennes sont systématiquement chassées de leurs terres. Des maisons sont démolies, des terres agricoles saisies, des oliviers arrachés et des communautés entières contraintes d’abandonner des lieux où leurs familles vivent depuis des générations. Les colons israéliens attaquent les civils palestiniens avec une fréquence croissante, souvent en présence des forces de sécurité israéliennes. Ce que la communauté internationale continue de qualifier de « violence des colons » est devenu une réalité profondément ancrée, faite d’intimidation, de dépossession et d’impunité, et constitue du terrorisme au sens le plus strict du terme.
Selon le Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA), plus de 2.060 attaques de colons ayant fait des victimes palestiniennes ou causé des dégâts matériels ont été enregistrées depuis le début de l’année 2026, touchant environ 300 communautés. Depuis janvier 2023, 133 communautés palestiniennes ont connu des déplacements en raison d’attaques de colons et des restrictions qui y sont liées, dont 49 ont été entièrement déplacées.
Il ne s’agit pas d’incidents isolés. Ils s’inscrivent dans un schéma plus large dans lequel l’expansion du colonialisme de peuplement, les restrictions militaires et la violence érodent progressivement les conditions nécessaires à la vie des Palestiniens. Pourtant, la réponse de l’Europe reste douloureusement prévisible : condamnations, expressions de préoccupation et appels renouvelés à la retenue. Pendant ce temps, les colonies s’étendent et les Palestiniens continuent d’être déplacés.
Nulle part cette contradiction n’est plus visible que lors de la récolte annuelle des olives.
Pour les Palestiniens, l’olivier est bien plus qu’une ressource agricole. Il représente l’appartenance, la continuité et une relation durable avec la terre. Les arbres plantés par les grands-parents permettent aux petits-enfants de subsister. La récolte est un acte de foi en l’avenir, l’affirmation que la terre cultivée aujourd’hui sera transmise aux générations futures.
La récolte des olives fait vivre, selon les estimations, entre 80.000 et 100.000 familles palestiniennes. Pourtant, cette saison de subsistance et de tradition est devenue de plus en plus une saison de peur. Les agriculteurs sont confrontés à des attaques armées, les récoltes sont volées, les oliveraies détruites et l’accès aux terres agricoles leur est refusé.
Entre le 1er septembre et le 12 octobre, l’OCHA a recensé 199 attaques de colons liées à la récolte des olives, faisant un mort et 124 blessés parmi les Palestiniens, ainsi que des dégâts sur plus de 2.500 arbres et jeunes plants.
La destruction d’un olivier porte atteinte aux moyens de subsistance d’une famille, à son identité et à sa capacité à rester. Lorsque les agriculteurs ne peuvent pas accéder à leurs champs, lorsque les bergers perdent l’accès aux pâturages et lorsque les familles craignent pour la sécurité de leurs enfants, le déplacement devient un calcul quotidien de survie.
Il ne s’agit pas simplement d’une attaque contre la récolte des olives. C’est une guerre contre l’agriculteur palestinien, contre les moyens de subsistance des Palestiniens et contre les fondements mêmes de l’existence palestinienne sur cette terre. En détruisant les ressources agricoles, en restreignant l’accès aux terres cultivables et en affaiblissant la production alimentaire locale, l’occupation cherche à rendre les communautés palestiniennes économiquement non viables et de plus en plus dépendantes de la puissance même qui est responsable de leur dépossession. L’insécurité alimentaire et la dépendance économique ne sont pas simplement des conséquences humanitaires ; elles sont des instruments par lesquels la résilience et l’autosuffisance palestiniennes sont systématiquement affaiblies.
Le danger ultime est celui d’un cycle de dépossession dans lequel un propriétaire terrien palestinien, autrefois capable de cultiver ses champs et de faire vivre sa famille, est déraciné et transformé en réfugié, confiné dans un camp de réfugiés de plus en plus surpeuplé et vulnérable, lui-même soumis à des incursions militaires, à des destructions et à des déplacements. L’agriculteur devient dépendant de l’aide humanitaire, tandis que la terre qu’il cultivait autrefois est absorbée par l’entreprise d’expansion des colonies. C’est cette transformation dévastatrice qui se déroule sous les yeux de la communauté internationale : la destruction des moyens de subsistance crée la dépendance, la dépendance accroît la vulnérabilité et le déplacement ouvre la voie à une colonisation accrue.
Ce qui est détruit n’est donc pas simplement une économie agricole, mais la base matérielle de l’autodétermination palestinienne. Un peuple privé de sa terre, de sa production alimentaire et de son indépendance économique est privé des moyens d’assurer son avenir. C’est ainsi que progresse la dépossession : rendre la vie insupportable, contraindre les gens à partir et présenter leur absence comme une réalité irréversible.
Le 17 octobre, cette violence a atteint une délégation diplomatique européenne en visite près de Taybeh. Des colons israéliens ont attaqué des Palestiniens participant à la récolte des olives ainsi que des visiteurs étrangers, parmi lesquels des représentants diplomatiques belges, français et polonais. Un maire français qui accompagnait la délégation a été agressé, tandis que des véhicules diplomatiques ont été endommagés.
La veille, la photojournaliste américaine Heidi Levine, qui travaillait pour The Washington Post, a été agressée par des colons israéliens masqués alors qu’elle documentait des attaques contre des Palestiniens participant à la récolte des olives près d’Abu Falah. Bien qu’elle portât une protection l’identifiant clairement comme membre de la presse, elle a été frappée, privée de son matériel et hospitalisée.
L’Europe ne souffre pas d’un manque d’informations sur ce qui se passe en Palestine. Elle souffre de son incapacité à traduire ses principes en conséquences concrètes.
L’Union européenne déclare à plusieurs reprises que les colonies israéliennes sont illégales au regard du droit international, condamne la violence des colons et défend la solution à deux États. Pourtant, ces positions coexistent avec des relations économiques et politiques qui se poursuivent malgré l’expansion des colonies et l’approfondissement de l’occupation.
Cette contradiction ne peut plus être justifiée au nom de la prudence diplomatique. Lorsque les violations n’entraînent pas de conséquences suffisantes, le droit international risque de devenir un langage de désapprobation plutôt qu’un instrument permettant de rendre des comptes.
L’Union européenne a déjà sanctionné certains colons violents ainsi que des organisations soutenant des avant-postes illégaux. Mais sanctionner des auteurs individuels tout en laissant largement intacte l’entreprise coloniale dans son ensemble revient à traiter les symptômes tout en préservant les structures qui les entretiennent. L’Union européenne doit sanctionner l’ensemble de l’entreprise coloniale illégale, y compris les personnes, organisations, entreprises et réseaux financiers qui établissent, financent ou soutiennent les colonies illégales, ou qui tirent profit de celles-ci et de la dépossession des Palestiniens.
L’Union européenne doit interdire tout commerce avec les colonies israéliennes illégales, empêcher que des flux financiers et des investissements européens ne soutiennent l’expansion des colonies et instaurer des restrictions contraignantes garantissant que les entreprises et les institutions publiques européennes ne contribuent pas au maintien de l’occupation illégale.
Ces demandes reposent sur le droit international établi. Dans son avis consultatif de juillet 2024, la Cour internationale de Justice a conclu que la présence continue d’Israël dans le territoire palestinien occupé était illégale et a identifié les obligations incombant aux États de ne pas reconnaître cette situation illégale ni de lui prêter assistance, notamment au travers de leurs relations économiques et commerciales.
L’Union européenne doit également affronter la contradiction qui se trouve au cœur de sa relation avec Israël. L’article 2 de l’accord d’association entre l’Union européenne et Israël fait du respect des droits de l’homme et des principes démocratiques un élément essentiel de cette relation. Pourtant, les violations se sont poursuivies malgré les avertissements répétés de l’Europe et les efforts diplomatiques. De fait, l’évaluation réalisée en 2025 par la Commission européenne elle-même a reconnu l’existence d’indices de violations de l’article 2 ainsi que l’incapacité des efforts diplomatiques à produire des améliorations durables.
Si des violations répétées d’une clause essentielle relative aux droits de l’homme ne conduisent pas à la résiliation d’un accord, quel sens cette clause conserve-t-elle ?
En tant qu’ambassadrice palestinienne, je crois en la diplomatie parce que je crois que le pouvoir peut être soumis à la discipline du droit. Mais la diplomatie perd son autorité morale lorsqu’elle demande à un peuple occupé de faire preuve de patience alors que son pays lui est retiré sous ses pieds.
L’Europe ne peut prétendre défendre une solution à deux États tout en refusant de s’attaquer à la dépossession qui la rend de plus en plus inaccessible.
Les familles qui retournent dans leurs oliveraies font vivre bien plus qu’une récolte. Elles défendent leur droit à rester, leur histoire et la possibilité d’un avenir palestinien en Palestine. Elles ne devraient pas avoir à risquer leur vie pour prouver qu’elles ont leur place sur cette terre.
L’Europe en a suffisamment vu. La question n’est plus de savoir ce qu’elle sait, mais ce qu’elle est prête à faire.
- Par S.E. Dr Amal Jadou Shakaa, ambassadrice de l’État de Palestine auprès de l’Union européenne, de la Belgique et du Luxembourg