Familles, déclin démographique, « dégagisme » : Jean-Yves Camus décrypte la victoire de l’AfD
Tandis qu’une partie de la classe politique française répond à la progression de l’AfD par les habituelles mises en garde contre l’extrême droite, Jean-Yves Camus propose une lecture autrement plus substantielle : déclin démographique, rejet des coalitions traditionnelles, identité allemande et sentiment d’abandon.
Publié par Harrison du Bus
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Résumé de l'article
Jean-Yves Camus analyse les ressorts de la victoire de l’AfD en Saxe-Anhalt : démographie, famille, rejet des partis traditionnels, immigration et rapport allemand à l’histoire.
Sommaire
- L’AfD est-elle « nazie » ? Camus refuse le raccourci
- « Davantage de Bismarck et un peu moins du Troisième Reich »
- Le premier sujet de l’AfD ? Les enfants
- Le « dégagisme » contre les partis traditionnels
- Plus radicale que le Rassemblement national
- Comprendre n’est toujours pas excuser
- « De beaux jours devant » les droites populistes
Il y a deux manières de commenter une victoire de l’AfD en Allemagne. La première consiste à ouvrir le tiroir désormais bien fourni des formules consacrées : montée de l’extrême droite, retour des heures sombres, inquiétude pour la démocratie, nécessité de faire barrage. Le commentaire est immédiatement disponible et présente surtout l’avantage de dispenser de se demander pourquoi des électeurs toujours plus nombreux votent ainsi.
Jean-Yves Camus a choisi l’autre méthode. Interrogé sur la victoire de l’Alternative für Deutschland en Saxe-Anhalt, le politologue spécialiste des droites radicales ne blanchit nullement le parti allemand. Il rappelle au contraire ce qui distingue profondément l’AfD d’une droite nationale française comme le Rassemblement national : conception ethnique de la nation, volonté de rompre avec une partie de la culture mémorielle allemande et proximité de certains de ses membres avec des milieux situés franchement à l’extrême droite.
Mais il fait ensuite quelque chose devenu presque original dans le commentaire politique : il cherche les raisons pour lesquelles les gens votent pour ce parti.
Victoire de l'extrême droite en Allemagne lors des élections en Saxe-Anhalt: l'analyse de Jean-Yves Camus, politologue et directeur de l’Observatoire des radicalités politiques pic.twitter.com/s5NdGkcfWF
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L’AfD est-elle « nazie » ? Camus refuse le raccourci
Jean-Yves Camus commence par écarter une qualification aussi spectaculaire que commode.
« Je ne dis pas que l’AfD est un parti d’inspiration nazie, parce que si c’était le cas, il serait interdit en Allemagne », explique-t-il, rappelant la capacité de la République fédérale à dissoudre les organisations qui remettent fondamentalement en cause la Loi fondamentale de 1949 en se réclamant du national-socialisme.
Cela ne signifie nullement, précise-t-il, que l’AfD soit un parti conservateur comme les autres. Sa branche de Saxe-Anhalt est placée sous observation des services de renseignement et certains de ses dirigeants entretiennent un rapport pour le moins problématique à l’histoire allemande.
Camus pointe d’abord sa conception de la citoyenneté, qu’il qualifie d’« ethniciste » et d’« ethno-nationaliste ». Elle diffère, souligne-t-il, de la doctrine assimilationniste revendiquée par Marine Le Pen, selon laquelle une personne peut être musulmane et pleinement française. Dans une partie de l’AfD demeure au contraire l’idée d’une appartenance allemande fondée sur l'origine. Une autre bataille concerne la mémoire.
« Davantage de Bismarck et un peu moins du Troisième Reich »
L’AfD conteste la place considérable occupée depuis 1945 par le nazisme dans l'éducation civique et historique allemande. Or l’enseignement et la culture relèvent largement des Länder, ce qui donne à la question une importance particulière lors d’élections régionales.
Camus rappelle pourquoi cette politique mémorielle fut évidemment nécessaire après 1945. L’Allemagne fédérale a construit une véritable pédagogie démocratique destinée à empêcher les nouvelles générations de reproduire les errements de leurs aînés.
Mais il relève aussi le sentiment auquel l’AfD cherche désormais à donner une traduction politique : celui d’Allemands qui refusent que l’ensemble de leur histoire nationale continue d’être regardé à travers les douze années du Troisième Reich.
« La culpabilité éternelle de l’Allemagne, c’est fini », résume Camus à propos de la position du parti. L’AfD voudrait parler « davantage de Bismarck et un peu moins du Troisième Reich ».
La référence n’est pas tout à fait fortuite en Saxe-Anhalt. Camus rappelle que le territoire est historiquement lié à la Prusse, avant les multiples redécoupages intervenus sous occupation américaine puis soviétique et sous la RDA.
Cela ne fait pas disparaître les zones autrement plus sulfureuses entourant le parti. Camus évoque notamment une « queue de comète » constituée de petits groupuscules qui se situent, eux, nettement au-delà de la ligne. C'est précisément parce qu'il ne nie rien de ces éléments que la suite de son analyse mérite attention.
Le premier sujet de l’AfD ? Les enfants
On pourrait s’attendre à trouver en tête du programme régional de l’AfD l’immigration, l’islam ou la « remigration ».
Ce n’est pas le cas, relève Jean-Yves Camus. « Le point numéro un dans le programme de l’AfD en Saxe-Anhalt, c’est les enfants et la famille. » Pourquoi ? Parce que derrière le vote politique se trouve une réalité beaucoup moins spectaculaire que les grandes controverses idéologiques : un territoire qui se vide.
Camus décrit la Saxe-Anhalt comme un petit Land relativement pauvre, confronté au départ d’une partie de sa jeunesse et au vieillissement de sa population. Le renouvellement démographique n'y serait assuré qu'à environ 70 %, explique-t-il.
Les jeunes partent chercher ailleurs études, emplois et perspectives ; les générations les plus âgées disparaissent progressivement. C'est, selon sa formule, un Land « en décrépitude », qui voit sa population s'éroder. La priorité accordée par l’AfD aux enfants et à la famille prend alors un sens politique très concret.
Elle permet également de comprendre ce que manque une lecture exclusivement morale du scrutin. L’immigration et la « remigration » sont bien des thèmes majeurs de l’AfD. Mais ils viennent s’inscrire dans une représentation plus large : celle d’une communauté nationale vieillissante, démographiquement fragile et persuadée de perdre progressivement la maîtrise de son avenir.
Le « dégagisme » contre les partis traditionnels
Camus identifie un autre ressort beaucoup plus familier aux électeurs français : le rejet des grandes coalitions et des partis installés.
Il emploie un mot français particulièrement parlant : « dégagisme ». Une partie des électeurs ne choisit donc pas seulement l’AfD pour adhérer à chacune de ses propositions. Elle l'utilise aussi pour congédier un système politique dans lequel les grandes formations traditionnelles ont longtemps gouverné ensemble ou successivement. Cette dimension est essentielle.
Car considérer chaque progression de l’AfD comme une poussée soudaine de nostalgie idéologique permet d’éviter une question beaucoup plus inconfortable : pourquoi des électeurs qui ont longtemps voté pour les partis traditionnels cessent-ils de leur faire confiance ?
On peut condamner certaines réponses apportées par l’AfD. Cela n’explique toujours pas pourquoi les questions auxquelles elle prétend répondre rencontrent un public croissant.
Plus radicale que le Rassemblement national
Jean-Yves Camus ne cherche d’ailleurs aucunement à rapprocher artificiellement l’AfD du Rassemblement national. Il rappelle au contraire pourquoi Marine Le Pen a rompu avec le parti allemand.
L’un des épisodes décisifs fut provoqué par Maximilian Krah, figure de l’AfD au Parlement européen, dont les déclarations sur les Waffen-SS avaient franchi une limite jugée inacceptable par la direction du RN.
Marine Le Pen, engagée depuis des années dans sa stratégie de dédiabolisation, avait alors décidé de rompre. Aujourd’hui, l’AfD siège au Parlement européen dans le groupe Europe des nations souveraines, distinct des Patriotes auxquels appartient le RN. Camus rappelle que ce groupe rassemble notamment l’unique élue française de Reconquête et plusieurs formations d’Europe centrale et orientale qu’il situe sans hésitation à l’extrême droite.
L’analyse est donc difficilement suspecte de complaisance envers l’AfD. Et c’est précisément ce qui lui donne son intérêt.
Comprendre n’est toujours pas excuser
Le contraste avec une partie des réactions politiques françaises est assez cruel. À chaque progression d’une droite populiste européenne revient à peu près le même cérémonial : inquiétude, condamnation, appel au sursaut démocratique et avertissement adressé aux électeurs français. L’exercice permet aux responsables politiques qui s’y livrent d’affirmer leurs valeurs. Il explique rarement un seul bulletin de vote.
Camus fait exactement l’inverse. Il commence par regarder le territoire : un Land pauvre, vieillissant, qui perd une partie de sa jeunesse. Puis les institutions : des coalitions traditionnelles qui suscitent le rejet. Ensuite seulement viennent l’immigration, l’identité nationale, la mémoire du nazisme et les particularités idéologiques de l’AfD.
Cette méthode n’oblige nullement à approuver le parti allemand. Elle oblige seulement à considérer ses électeurs comme des individus dont le vote possède des causes politiques, économiques, historiques et démographiques — plutôt que comme les figurants périodiques d’une leçon de morale antifasciste.
« De beaux jours devant » les droites populistes
Jean-Yves Camus se montre d’ailleurs prudent lorsqu’on lui demande si le résultat allemand annonce quelque chose pour la présidentielle française.
À ses yeux, les électeurs continuent avant tout de se déterminer en fonction des enjeux de politique intérieure. Une victoire de l’AfD en Allemagne ne fera donc pas mécaniquement bouger les intentions de vote en France.
Mais elle contribue à dessiner un contexte européen. Suède, Lettonie, Espagne, France, Italie, Pologne : plusieurs élections importantes doivent encore rythmer la vie politique européenne. Et Camus ne croit manifestement pas que la poussée actuelle soit arrivée à son terme.
« Les droites populistes nationalistes, dans le sens le plus large, ont sans doute de beaux jours devant elles », conclut-il. La formule devrait peut-être retenir davantage l’attention que les sempiternels cris d’alarme.
Car si ces partis ont effectivement « de beaux jours devant eux », répéter qu’ils sont dangereux ne suffira manifestement pas à les faire reculer. Encore faudrait-il comprendre pourquoi ils avancent.
Sur ce point, Jean-Yves Camus apporte au moins davantage de réponses que ceux qui, à chaque nouvelle élection, semblent redécouvrir avec la même stupeur que les électeurs n’ont pas obéi à leurs consignes.