Frères musulmans : l’ISGAP décrypte une stratégie d’influence au cœur des démocraties occidentales
L’ISGAP publie en français son rapport sur l’entrisme des Frères musulmans aux États-Unis. Associations, universités, médias, financement étranger : l’institut décrit une stratégie d’implantation sur plusieurs générations et appelle à dépasser la seule réponse antiterroriste.
Publié par A.G.
Résumé de l'article
L’ISGAP publie en français un rapport décrivant une stratégie d’entrisme des Frères musulmans dans les institutions, les universités, les médias et les associations occidentales, principalement aux États-Unis.
L’institut appelle à renforcer la transparence des financements et la vigilance institutionnelle, au-delà des sanctions américaines visant plusieurs branches du mouvement.
En Belgique, le Comité R rappelle que les services de renseignement considèrent l’idéologie frériste comme extrémiste et suivent ses activités d’influence auprès des autorités belges et européennes.
L’influence politique se construit aussi loin des urnes. Dans les associations, les établissements d’enseignement, les instances consultatives et les débats qui façonnent l’opinion. C’est sur ce terrain que l’Institut pour l’étude de l’antisémitisme mondial et de la politique (ISGAP) situe une part essentielle de l’action des Frères musulmans.
L’institut a annoncé, le 12 octobre, la publication française d’une étude initialement présentée à Washington en septembre 2025. Intitulé « L’entrisme stratégique des Frères musulmans aux États-Unis : une analyse systémique », le document compte 293 pages, annexes comprises. Son analyse porte principalement sur le contexte américain, avec des prolongements concernant l’Europe et les réseaux transnationaux.
Sa thèse est explicite : les organisations que l’ISGAP rattache à la mouvance frériste poursuivraient un projet de transformation des sociétés occidentales de l’intérieur, essentiellement par des moyens non violents. Une stratégie dont les auteurs estiment qu’elle échappe largement aux dispositifs de sécurité centrés sur la préparation d’attentats.
L’implantation avant la conquête du pouvoir
Au centre du rapport figure le tamkeen, compris comme une doctrine d’ancrage institutionnel. Il s’agirait de construire patiemment des organisations, de former des cadres, d’obtenir une reconnaissance publique et de devenir un interlocuteur incontournable des autorités.
Selon l’ISGAP, cette méthode permettrait à des acteurs proches des Frères musulmans de revendiquer la représentation des communautés musulmanes, pourtant diverses, puis d’orienter les politiques publiques et les débats. L’institut souligne aussi le risque de marginalisation des voix musulmanes réformistes ou opposées à l’islamisme.
« La stratégie des Frères musulmans s’inscrit dans le long terme et revêt un caractère institutionnel, idéologique et transnational », affirme Charles Asher Small, directeur fondateur de l’ISGAP, dans le communiqué accompagnant cette édition.
Les auteurs fondent notamment leur démonstration sur deux documents : « Le Projet », daté de 1982, et le « Mémorandum explicatif » de 1991, consacré à l’Amérique du Nord et versé au dossier judiciaire de la Holy Land Foundation. Ils y voient les fondements d’une stratégie multigénérationnelle.
La portée de ces textes appelle toutefois une distinction : leur existence ne démontre pas, à elle seule, le degré de coordination actuel de toutes les organisations évoquées. Le rapport reconnaît d’ailleurs un débat entre spécialistes sur la représentativité du mémorandum de 1991, tout en défendant l’idée qu’il traduit une orientation collective.
Quatre terrains d’influence
L’étude distingue quatre domaines d’action qui se renforceraient mutuellement.
Le premier concerne les politiques publiques : accès aux responsables politiques, participation à des consultations et constitution de coalitions. L’objectif, selon les auteurs, consiste à peser sur les décisions et sur la manière dont les administrations définissent l’extrémisme.
Le deuxième relève du droit. L’ISGAP décrit une utilisation stratégique des procédures judiciaires et des dispositifs antidiscrimination pour décourager certaines critiques. Il estime notamment que l’accusation d’islamophobie peut servir à déplacer le débat, de l’examen d’une idéologie vers la mise en cause de ses détracteurs.
Le troisième terrain est éducatif et associatif : écoles, organisations étudiantes, structures caritatives et centres de recherche formeraient une infrastructure capable de transmettre une vision politique d’une génération à l’autre.
Enfin, le rapport examine la bataille du discours public, à travers les médias, les publications et la reconnaissance de certains porte-parole. Il interprète notamment les alliances avec des mouvements progressistes et certaines mobilisations universitaires autour du conflit israélo-palestinien comme des moyens d’élargir l’influence de ces réseaux. Cette lecture reste celle de l’institut : elle ne permet pas d’assimiler l’ensemble du militantisme propalestinien à la mouvance frériste.
Le financement étranger au centre de l’analyse
L’argent constitue un fil conducteur du rapport, inscrit dans le programme de recherche « Suivez l’argent » de l’ISGAP. L’institut accorde une place particulière au Qatar et aux financements de l’enseignement supérieur américain.
Son analyse porte sur les mécanismes par lesquels des dons, des partenariats et des programmes universitaires pourraient influer sur les priorités de recherche, les enseignements et la visibilité accordée à certaines idées. Le rapport soutient que ces relations durables peuvent produire une influence dépassant largement le montant des financements.
Il s’agit ici d’une analyse des risques d’influence. Le financement étranger d’une université ne constitue pas, en soi, une preuve de contrôle idéologique ou de financement du terrorisme. L’ISGAP précise lui-même, en préambule, que ses travaux ne valent pas décision judiciaire.
Washington a sanctionné plusieurs branches
Depuis la publication de l’édition originale, les États-Unis ont effectivement franchi plusieurs étapes. Le décret présidentiel du 24 novembre 2025 a lancé l’examen de désignations visant certaines branches des Frères musulmans.
Le 13 janvier 2026, Washington a inscrit les branches égyptienne et jordanienne parmi les « terroristes mondiaux spécialement désignés », pour soutien matériel au Hamas, selon le Trésor américain. La branche libanaise, al-Jamaa al-Islamiya, a reçu cette qualification ainsi que celle d’« organisation terroriste étrangère ». Ces mesures entraînent notamment le blocage des avoirs relevant de la juridiction américaine et des restrictions sur les transactions.
La branche soudanaise a également fait l’objet de désignations en mars 2026. Ces décisions concernent des entités identifiées : elles ne constituent pas une inscription globale de toutes les organisations que l’ISGAP rattache à la mouvance frériste.
Au-delà des interdictions
L’ISGAP préconise une réponse plus large : transparence accrue des financements, vérification des partenaires associatifs des pouvoirs publics, coopération internationale et renforcement des capacités d’analyse de l’extrémisme non violent. Il propose aussi de mieux protéger la critique des idéologies contre les procédures destinées à la réduire au silence.
Pour Dalia Ziada, directrice de l’ISGAP à Washington, les désignations terroristes peuvent restreindre les activités et les circuits financiers, mais elles ne suffisent pas à défaire des décennies d’implantation institutionnelle.
Cette réflexion trouve un écho en France, où le ministère de l’Intérieur a publié, le 21 mai 2025, son propre rapport sur les Frères musulmans et l’islamisme politique. Les deux documents restent distincts par leur périmètre et leur statut.
L’étude de l’ISGAP pose enfin une condition à ses recommandations : les contrôles doivent porter sur les comportements des organisations et les liens avérés, plutôt que sur l’identité religieuse. Elle distingue expressément l’islam de l’islamisme et appelle à préserver les libertés de culte, d’expression et de recherche. Le défi qu’elle soumet aux démocraties est donc double : identifier les stratégies d’influence hostiles et les combattre sans affaiblir les libertés qu’elles prétendent défendre.
La Belgique a également examiné la menace
En Belgique aussi, les Frères musulmans ont fait l’objet d’une enquête du Comité R, l’organe de contrôle des services de renseignement. Dans son rapport actualisé du 17 mars 2026, celui-ci rappelle que les services belges considèrent leur idéologie comme extrémiste. Il décrit une stratégie fondée sur la prédication, l’éducation, l’activisme associatif et le lobbying auprès des autorités belges et européennes, avec l’ambition de peser sur les politiques publiques et de s’imposer comme représentants des musulmans.