Jean-Jacques Cloquet après la décision de Ryanair: "Pas de polémique populiste SVP, l'aéroport de Charleroi a besoin de diversification"
Le retrait de plusieurs avions Ryanair à l'aéroport de Charleroi ne surprend pas Jean-Jacques Cloquet. L'ancien CEO de BSCA, député wallon (Les Engagés) appelle les autorités à accélérer la diversification de l'aéroport pour réduire sa dépendance.
Publié par Demetrio Scagliola
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Résumé de l'article
- Jean-Jacques Cloquet estime que le retrait d'avions Ryanair est avant tout lié au manque d'appareils de la compagnie et à sa stratégie de négociation.
- L'ancien patron de BSCA juge indispensable de réduire la dépendance de l'aéroport envers Ryanair en attirant de nouvelles compagnies.
- Il appelle les autorités à mettre en place un véritable plan de diversification plutôt qu'à alimenter les polémiques politiques.
21 News: Bonjour Jean-Jacques Cloquet, la décision de Ryanair de supprimer des vols à Bruxelles et Charleroi et de retirer cinq avions à Charleroi en réaction à la hausse de la taxe sur les billets d'avion vous surprend-elle?
Jean-Jacques Cloquet: Non, absolument pas. Ça a toujours été comme ça. Ryanair l'a déjà fait en France, où certains aéroports ne sont quasiment plus desservis — des petits aéroports, certes. Donc non, ça ne me surprend pas du tout. Il faut aussi savoir que Ryanair connaît une très bonne croissance, mais n'a pas la capacité d'avions correspondante. Boeing a un carnet de commandes important par rapport à la croissance aérienne qui redémarre depuis le Covid. Ryanair n'a donc pas assez d'avions pour toutes les opportunités qui s'offrent à lui. Il est donc plus que jamais en position de force.
21 News: C'est une manière d'expliquer les coupes de vols ? Le manque d'avions, ça n'a rien à voir ?
Jean-Jacques Cloquet: C'est lié aux deux. Quand on connaît Michael O'Leary et la pression qu'il peut mettre, il a évidemment la possibilité de se dire : « Ce n'est pas grave si je retire des avions ici, je les mets ailleurs, vu qu'ils me manquent. » C'est un premier point.
Le deuxième point, le plus crucial, c'est la diversification. A l'époque où j'étais à l'aéroport de Charleroi, nous avions attiré Pegasus, Air Corsica, développé TUI, Air Belgium — qui malheureusement a fait faillite.
Le départ des avions de Ryanair nous offre une belle opportunité de chercher à attirer de nouvelles compagnies à Charleroi, ça doit être la priorité.
21 News: Donc c'est aussi un problème de diversification ?
Jean-Jacques Cloquet: Évidemment. Alors, il faut avoir l'honnêteté de dire que ce n'est pas simple, on est bien d'accord. Mais je pense qu'il faut mettre les moyens et agir tous ensemble pour la diversification.
Qu'est-ce qu'il faut faire ? On a une piste qui a été allongée pour pouvoir accueillir des longs courriers. alors aler sur le terrain de jeu de Ryanair, c'est compliqué, parce que les Irlandais sont très forts en termes de compétitivité. Mais nous avons cette opportunité de l'allongement de piste. Alors soyons clairs, l'allongement de la piste ne permet pas de faire à Charleroi un hub comme à Bruxelles. L'aéroport de Charleroi n'est pas capable d'accueillir des infrastructures trop importantes. On ne pourrait pas faire un New York-Charleroi puis un Charleroi-Thaïlande.
Par contre, il faut regarder les développements internationaux. L'Asie est en potentiel de développement. Il existe des low-cost long-courrier. Charleroi est maintenant capable d'accueillir des avions qui viennent de quasiment partout — plusieurs dizaines de millions ont été investis. Je pense que c'est là qu'il y a un travail de fond à faire. Je ne dis pas que c'est facile, mais cette situation nous met dans une position très compliquée par rapport à Ryanair. Son pourcentage est tellement fort que c'est un peu lui qui dirige la manœuvre. Le départ des avions de Ryanair nous offre une belle opportunité de chercher à attirer de nouvelles compagnies à Charleroi, ça doit être la priorité.
21 News: Aujourd'hui, Charleroi est plus dépendant de Ryanair qu'il y a dix ans ?
Jean-Jacques Cloquet: On a eu un creux. En 2007, le conseil d'administration m'avait mis dans mes objectifs de diversifier et de réduire la dépendance à Ryanair. On était redescendu en dessous de 75 %. Je crois qu'aujourd'hui c'est remonté assez haut.
21 News: Oui, on est au-dessus de 80 % aujourd'hui...
Jean-Jacques Cloquet: Et oui. TUI a arrêté, donc il reste Wizz Air, Ryanair, Pegasus que nous avons attiré, et Air Corsica.
21 News: On est d'accord sur le constat. Maintenant, il y a la politique. Le fédéral a essayé de réduire la taxe, mais ça n'a pas suffi..
Jean-Jacques Cloquet: Je pense qu'une taxe environnementale doit se faire à l'échelon européen. Si on ne le fait pas à ce niveau, on crée un déséquilibre. C'est comme les gens qui vont faire le plein au Luxembourg. C'est embêtant que des pays limitrophes n'aient pas la même taxe.
21 News: On est moins compétitif avec cette taxe que les pays voisins ?
Jean-Jacques Cloquet: Avec certains voisins, certainement. Mais pour moi, c'est comme la taxe sur le kérosène : si on veut faire une taxe qui aiderait beaucoup les États, il faut le faire au niveau européen. Aujourd'hui, c'est anormal que prendre le train pour aller dans le sud de la France coûte 5 à 10 fois plus cher qu'un vol. Tous ces aspects de taxes globales, ça doit se faire au niveau européen.
Je pense qu'une taxe environnementale doit se faire à l'échelon européen. Si on ne le fait pas à ce niveau, on crée un déséquilibre.
21 News: Mais certains pays, notamment de l'Est, ne seront pas forcément d'accord...
Jean-Jacques Cloquet: En effet, c'est très compliqué, on le voit bien. C'est clair.
21 News: Thomas Dermine, le bourgmestre socialiste de Charleroi, a critiqué de manière assez virulente le gouvernement wallon après la décision de Ryanair. Certains y ont vu une sorte de sentiement de revanche suite à la décsiion du gouvernement wallon de recaler la taxe passager voulue fin 2025 par la ville de Charleroi...
Jean-Jacques Cloquet: Non, je crois qu'il ne faut pas rentrer dans ces débats-là. Pour moi, si la taxe n'affectait que l'aéroport, Michael O'Leary s'en fout. Cette taxe carolo n'aurait affecté que l'aéroport de Charleroi. Mais si l'aéroport décidait de reporter cette taxe sur la compagnie, c'est un autre débat.
Moi, à l'époque où je dirigeais l'aéroport, j'ai eu la taxe des parkings imposée par Paul Magnette. Ça nous a fait du mal et ça n'a pas eu des résultats grandioses. Je peux comprendre que les grandes villes aient des difficultés budgétaires et doivent trouver des moyens, mais une taxe sur l'aéroport touche aussi son développement économique. Pour moi, ce n'était pas justifié.
21 News: Dans sa réaction, Thomas Derminbe qui dit, grosso modo, que les gouvernements wallon et fédéral ont baissé leur pantalon pour rien, c'est excessif ?
Jean-Jacques Cloquet: Oui, je pense qu'on est un peu dans la polémique populiste. Il faut arrêter ça. On doit être soudés pour trouver des solutions.
Le vrai enjeu, c'est : comment peut-on diversifier cet aéroport ? Comment peut-on remplir les trous laissés par Ryanair? C'est peut-être le moment d'être créatifs et de développer de nouvelles opportunités. Il y a des trous, d'accord, mais que fait-on ?
Je me souviens que l'Europe vous permet, quand vous attirez une nouvelle compagnie, d'avoir des aides pendant trois ans. Ça s'appelle le « de minimis ». Vous pouvez réduire les taxes pendant trois ans — c'est une aide au développement d'une nouvelle ligne. C'est maintenant qu'il faut se dire, plutôt que d'envoyer des flèches à gauche et à droite : mettons-nous autour de la table. Il va y avoir des opportunités, il y a de la place pour se développer.
La réaction de Thomas Dermine? On est un peu dans la polémique populiste. Il faut arrêter ça. On doit être soudés pour trouver des solutions.
21 News: Ce n'est pas si facile visiblement...
Jean-Jacques Cloquet: Bien sûr que ce n'est pas simple, mais ça ne l'était pas plus avant. La première fois que je suis allé en Turquie pour attirer Pegasus, ils m'ont demandé : « C'est où, Charleroi ? » C'était mal barré. Sauf que je leur ai dit : à Charleroi, dans un rayon de deux heures, il y a 200 000 Turcs qui habitent. Là, ils m'ont regardé d'un autre œil.
Ce n'est pas simple, mais c'est maintenant qu'il faut être unis pour un vrai projet de diversification.
21 News: Par rapport à Ryanair, à quoi faut-il s'attendre ? Le calme après la tempête, ou un désinvestissement plus important ?
Jean-Jacques Cloquet: Je ne pense pas qu'il y aura de désinvestissement plus important. C'est un orage passager. Il retire des avions, voilà. La question, c'est de savoir s'il les remettra un jour ou pas.
Mais en attendant, qu'est-ce qu'on fait ? On ne va pas s'asseoir en se regardant tous et en se critiquant. On doit réagir et se demander quelles sont les perspectives pour développer des vols sur Charleroi avec d'autres compagnies.
21 News: Vous l'avez rencontré plusieurs fois, Michael O'Leary. Quel genre d'homme est-ce ?
Jean-Jacques Cloquet: C'est quelqu'un qui m'a toujours dit : « Moi, ce qui m'intéresse, c'est la dernière ligne du compte de résultat, monsieur Cloquet. Je veux la sécurité et l'efficacité. » Et Charleroi était le meilleur aéroport au niveau du handling, de la gestion des avions, des timings. On a toujours été quasiment au premier rang chez Ryanair. Il avait du respect pour ça.
Michael O'Leary m'a toujours dit : « Moi, ce qui m'intéresse, c'est la dernière ligne du compte de résultat, monsieur Cloquet. Je veux la sécurité et l'efficacité. »
Par contre, il était allergique à la moindre taxe, c'est clair. Et il a même essayé toutes sortes de trucs — sur les bagages, il a même travaillé avec des parkings pirates autour de l'aéroport. C'est un businessman. C'est ni bien ni mal, c'est du business. On peut le comprendre. Et il comprenbdrait qu'on ait la même logique vis-à-vis de lui...