Bruxelles, la liberté n’a pas de voile (carte blanche)
À Bruxelles, ce texte défend la liberté de conscience, l’égalité des femmes et des hommes, ainsi que le droit de croire, de ne pas croire et de critiquer les religions.
Publié par Kamel Bencheikh
Résumé de l'article
Ce texte affirme que la laïcité protège la liberté de conscience contre toute tutelle religieuse. Il défend l’égalité des femmes et des hommes, le droit de croire ou de ne pas croire, et la primauté de la loi commune.
Il y a des villes où l’histoire ne dort jamais tout à fait. Il suffit de flâner à Bruxelles. Dans ses rues se croisent les langues, les mémoires, les croyances, les exils et les espérances. L’Europe y a installé ses institutions, mais elle y a aussi déposé une promesse plus ancienne et plus fragile : celle d’un continent où l’individu peut enfin vivre sans avoir à demander la permission à une Église, à un dogme ou à une communauté. Cette promesse porte un nom : la liberté de conscience. Elle est aujourd’hui attaquée de toutes parts, parfois avec violence, souvent avec des mots beaucoup plus doux. On nous demande de comprendre. Toujours comprendre. De contextualiser, de nuancer, de ne surtout pas froisser.
À force de précautions, nous finissons parfois par fabriquer une étrange morale où celui qui dénonce l’oppression doit davantage se justifier que celui qui l’exerce. Je refuse cette inversion. Je veux comprendre les religions, leur histoire, leurs contradictions, leurs grandeurs et leurs ombres. Mais je ne veux pas que la compréhension devienne une salle d’attente où la liberté attend indéfiniment son tour.
Regardons les femmes afghanes. Elles ont été chassées des universités, éloignées de nombreux emplois, effacées de l’espace public. Leur existence est progressivement réduite à ce que des hommes ont décidé qu’une femme pouvait être. Que leur répondons-nous ? Une conférence sur l’histoire de l’islam depuis ses origines en mettant l’accent sur Omar Khayyam et Avérroès ? Non. Nous leur devons une parole beaucoup plus simple : vous avez le droit d’être libres.
C’est à cet endroit précis que commence pour moi la laïcité. Elle n’est pas une guerre contre les croyants. Elle est la digue qui empêche les croyances de devenir des pouvoirs. Elle ne demande pas au musulman d’abandonner sa foi, au chrétien sa croix, au juif sa tradition ou à l’athée ses convictions. Elle dit simplement ceci : aucune conscience ne peut être placée sous la tutelle d’une autre. Et cette règle vaut pour tous. C’est pourquoi je refuse deux lâchetés symétriques. La première consiste à confondre l’islam avec l’islamisme et à regarder tout musulman comme un adversaire. La seconde consiste à tellement craindre l’amalgame que l’on finit par ne plus oser nommer l’islamisme lorsqu’il s’attaque aux libertés. Entre ces deux impasses existe une route étroite, mais elle est parfaitement éclairée pour moi : la liberté de conscience, l’égalité des femmes et des hommes, la primauté de la loi commune et le droit imprescriptible de pouvoir critiquer les religions. Voilà le socle. Et ce socle n’est pas négociable.
La Belgique le sait mieux que beaucoup d’autres pays. Son histoire intellectuelle et politique porte une longue tradition de libre pensée, de combat anticlérical, de défense de l’autonomie de l’individu. Bruxelles devrait être l’une des capitales où l’on comprend le mieux que la liberté religieuse n’a de sens que si elle s’accompagne de la liberté de ne pas croire, de changer de croyance, de renoncer à toute croyance et de contester les dogmes. Pourtant, on ne peut pas le proclamer dans certaines communes.
L’Europe elle-même serait bien inspirée de s’en souvenir. Car une civilisation commence à perdre son âme lorsqu’elle s’excuse d’être libre. Je ne demande à personne de renoncer à Dieu. Je demande seulement que Dieu ne soit jamais invoqué pour renoncer aux droits humains. Je ne demande pas aux croyants de se taire. Je réclame exactement le contraire : qu’ils puissent parler, croire, prier et vivre leur foi sans que leur religion soit transformée en loi pour ceux qui ne la partagent pas.
Je ne veux pas d’une société sans religions. Je veux une société où aucune religion ne prend en otage la société. C’est une différence immense. Et derrière cette bataille se trouve toujours la même question : que faisons-nous de celles et ceux qui refusent de se soumettre ? C’est là que je regarde les femmes. Celles qui retirent un voile lorsqu’elles le souhaitent. Celles qui refusent de le porter. Celles qui veulent étudier. Celles qui veulent aimer qui elles veulent, y compris un mécréant. Celles qui veulent croire. Celles qui veulent ne plus croire. Celles qui veulent simplement vivre sans qu’un homme, un religieux, un frère, un père ou une communauté leur dise ce qu’elles doivent être. Je suis de leur côté. Toujours.
Parce qu’une société libre ne se mesure pas au nombre de temples qu’elle protège, mais à la liberté de celles et ceux qui peuvent passer devant leurs portes sans jamais avoir à y entrer. Bruxelles est une ville européenne où je vais très souvent. Elle devrait être, à ce titre, une ville de frontières symboliques abolies entre les peuples, mais de frontières fermes autour de la liberté. Que chacun puisse y croire. Que chacun puisse y douter. Que chacun puisse y rire. Que chacun puisse y blasphémer. Que chacun puisse y dire non. Et surtout, que chaque femme puisse y marcher tête haute, sans avoir à justifier son corps, sa pensée ou son existence, y compris et surtout à Molenbeek.
Car il existe une chose plus précieuse que toutes nos croyances réunies : la possibilité de n’obéir à aucune d’elles. C’est cela que la laïcité protège. Et si un jour nous cessons de défendre cette liberté, ce ne sera pas seulement une loi que nous aurons abandonnée. Ce sera une part de nous-mêmes. Je préfère une conscience qui doute à un dogme qui commande. Et je continuerai, partout où il le faudra, à défendre cette liberté-là.