« La RTBF appartient à tous » : le message "codé" de Jacqueline Galant à Media Square
C'était le discours le plus attendu lors de l'inauguration de Media Square, la nouvelle maison de la RTBF à Bruxelles. Face aux dirigeants, aux journalistes et aux collaborateurs du service public, Jacqueline Galant, ministre des Médias (MR), n'a pas cherché à esquiver les sujets qui fâchent.
Publié par Demetrio Scagliola
Résumé de l'article
- Jacqueline Galant a profité de l'inauguration de Media Square pour détailler sa vision du rôle de la RTBF.
- La ministre a défendu une RTBF indépendante, pluraliste et tournée vers l'ensemble des citoyens.
- Elle a également appelé à davantage de synergies entre les acteurs médiatiques face à la concurrence des grandes plateformes numériques
Sommaire
- « Parler de la RTBF est devenu un sport national, parler à la RTBF est plus rare »
- Un service public « plus important que jamais »
- Une défense appuyée de l'indépendance éditoriale
- « La RTBF appartient à tous »
- Une pique aux mondes politique et médiatique
- Le pluralisme comme exigence centrale
- Face aux géants du numérique, la RTBF doit devenir un « moteur »
- Des synergies désormais attendues
- Un hommage appuyé à Jean-Paul Philippot
Ces derniers mois, les relations entre la ministre des Médias et une partie du personnel de la RTBF ont été tendues. En cause : l'encadrement de la dotation publique, la volonté du gouvernement MR-Les Engagés de recentrer les missions du service public, la réforme des médias de proximité, mais aussi les critiques suscitées par certaines prises de position de la ministre sur la ligne éditoriale de la rédaction.
Consciente de ce contexte, Jacqueline Galant a choisi de transformer ce discours inaugural dans la nouvelle maison de la RTBF en véritable déclaration de principes sur sa vision du rôle du média public.
« Parler de la RTBF est devenu un sport national, parler à la RTBF est plus rare »
Dès les premières minutes, la ministre a donné le ton. « Il est d'usage, lorsqu'un responsable politique inaugure un bâtiment comme celui-ci, qu'il vous parle d'architecture, d'innovation ou de modernité. (…) Si tout ça est évidemment important, ce n'est pas ce dont j'ai envie de vous parler aujourd'hui. Car si parler de la RTBF est devenu un sport national, parler "à" la RTBF est plus rare. »
Une manière de signifier qu'elle souhaitait profiter de cette tribune pour s'adresser directement à l'institution. Vous pouvez d'ailleurs lire le discours de la ministre dans son intégralité en téléchargeant le PDF ci-dessous.
Un service public « plus important que jamais »
Jacqueline Galant a d'abord insisté sur le rôle fondamental du média public à l'heure où l'information est omniprésente mais parfois difficile à distinguer des opinions et des fausses informations.
« Jamais l'information n'a été aussi abondante. Jamais elle n'a circulé aussi vite (…) Et pourtant, jamais autant de citoyens n'ont exprimé le sentiment d'avoir du mal à distinguer l'essentiel de l'accessoire, l'information de l'opinion, le vrai du faux. »
Dans ce contexte, la ministre estime que la mission de la RTBF « est plus importante que jamais ».
Elle rappelle notamment les deux piliers qui doivent guider le service public : l'information et l'éducation permanente. « Par ses missions fondamentales d'information et d'éducation permanente, le média public doit contribuer à former des citoyens éclairés. Il doit créer des ponts entre des réalités qui parfois s'ignorent. »
Une défense appuyée de l'indépendance éditoriale
Alors qu'elle a été accusée à plusieurs reprises d'interférer dans les choix éditoriaux de la RTBF, Jacqueline Galant a tenu à réaffirmer son attachement à l'indépendance du média public.
« Un média public n'a de valeur que s'il est libre de traiter les sujets qu'il estime importants, de poser les questions qu'il juge utiles et d'exercer son travail sans intervention politique ou syndicale. »
Une phrase qui n'est sans doute pas anodine. La ministre y ajoute aussi une référence explicite aux organisations syndicales, régulièrement très présentes dans les débats internes au sein de la RTBF.
Mais cette indépendance, insiste-t-elle, doit s'accompagner d'une responsabilité importante.
« La responsabilité d'être rigoureux. La responsabilité de vérifier. La responsabilité de rectifier parfois. La responsabilité, surtout, de s'adresser à tous les citoyens, quels qu'ils soient, avec respect et sans préjugé. »
« La RTBF appartient à tous »
C'est probablement l'un des messages centraux du discours. « Un média public n'est ni le média d'une catégorie de la population ni d'une sensibilité particulière. (…) Il appartient à tous. »
Jacqueline Galant a insisté sur la nécessité de s'adresser à l'ensemble des citoyens, quelles que soient leurs opinions politiques.
« À ceux qui vivent à Bruxelles comme à ceux qui vivent à Virton. À ceux qui se reconnaissent dans les choix éditoriaux proposés comme à ceux qui les contestent parfois. À ceux qui votent à gauche. À ceux qui votent au centre. À ceux qui votent à droite. »
Selon elle, la mission du média public « n'est pas de conforter chacun dans ses certitudes », mais « d'aider chacun à comprendre le monde dans lequel il vit ».
Une pique aux mondes politique et médiatique
La ministre a également adressé un message aux responsables politiques et aux journalistes.
« Une démocratie dans laquelle les journalistes ne dérangent plus les responsables politiques n'est pas une démocratie en pleine santé. Une démocratie dans laquelle les responsables politiques n'osent plus exprimer une conviction par crainte de la controverse automatique ne l'est pas davantage. »
Elle appelle à un « respect du rôle de chacun » et à « l'acceptation de la contradiction et de la critique réciproque ».
Le pluralisme comme exigence centrale
La ministre a également développé sa vision du pluralisme, un concept qui dépasse selon elle la simple représentation politique.
« Le pluralisme, c'est faire vivre un même échange démocratique entre des citoyens qui ne partagent pas toujours le même parcours, les mêmes attentes ou les mêmes convictions. »
Elle a également insisté sur la dimension culturelle de cette mission.
« Une culture exigeante, mais jamais réservée à quelques-uns. Une culture qui rassemble et qui jamais n'exclut. »
Face aux géants du numérique, la RTBF doit devenir un « moteur »
Au-delà des débats éditoriaux, Jacqueline Galant a surtout dévoilé la vision du gouvernement pour les années à venir.
« Les usages évoluent à une vitesse folle. Les audiences se fragmentent. Les recettes publicitaires s'amenuisent. L'accès à la culture, au divertissement, au sport et, je le crains, bientôt à l'information, est de plus en plus largement contrôlé par quelques plateformes mondiales. »
Face à cette situation, elle estime que le statu quo n'est plus une option. « Ni le repli, ni le conservatisme, ni le statu quo ne sont des stratégies envisageables. »
Elle appelle dès lors à davantage de coopérations entre les acteurs médiatiques.
« Nos médias doivent continuer à innover, mais aussi à renforcer leurs coopérations, à mutualiser certaines forces et à construire ensemble, en bonne intelligence, les conditions de leur compétitivité dans un environnement devenu mondial. »
Des synergies désormais attendues
L'un des passages les plus politiques du discours concerne les rapprochements attendus entre les différents acteurs audiovisuels désormais installés à proximité les uns des autres.
« Il est naturel d'exiger l'exploration de toutes les synergies pertinentes lorsqu'elles permettent de renforcer l'efficacité de l'action publique sans rien sacrifier des missions et des identités propres. »
Une phrase qui pourrait préfigurer certaines orientations futures du gouvernement en matière de rationalisation du paysage audiovisuel francophone.
Un hommage appuyé à Jean-Paul Philippot
Enfin, Jacqueline Galant a tenu à rendre hommage à Jean-Paul Philippot, qui quittera prochainement ses fonctions après 25 années à la tête de la RTBF.
« Nos responsabilités ne sont pas les mêmes, nos analyses n'ont pas toujours convergé, nos points de vue non plus, mais j'ai toujours trouvé en lui un interlocuteur sérieux et respectueux. »
Avant de conclure en assignant une nouvelle mission à la RTBF.
« Aujourd'hui, un chantier s'achève, mais un autre commence : celui pour la RTBF d'être le rassembleur de toutes les sensibilités et de toutes les forces pour que vive encore longtemps la richesse de notre écosystème médiatique. »
Bref, derrière l'inauguration d'un nouveau bâtiment, Jacqueline Galant a surtout livré un discours-vision : une RTBF indépendante, mais plus attentive à sa responsabilité de pluralisme, davantage tournée vers les synergies et appelée à devenir un moteur de l'ensemble de l'écosystème médiatique francophone face à la concurrence des géants du numérique.