L’affaire Henry Nowak, une vérité menottée… (carte blanche)
Henry Nowak, poignardé à mort en décembre 2025, avait été menotté par la police alors qu’il répétait qu’il venait d’être poignardé. Pour Marcela Gori, vice-présidente du CPAS d'Anderlecht, ce drame interroge la place croissante des grilles de lecture idéologiques dans notre perception des victimes et des faits.
Publié par Contribution Externe
Résumé de l'article
Après la mort d’Henry Nowak, menotté par la police alors qu’il agonisait, cette tribune s’interroge sur l’influence des récits idéologiques dans notre rapport aux faits et à la justice.
Vous avez vu, depuis 48 heures les médias francophones relayent l’histoire de Henry Nowak, un jeune britannique assassiné par un certain Vickrum Digwa ? L’histoire est la suivante : dans la nuit du 3 décembre 2025, à Southampton, Henry Nowak rentrait d'une soirée lorsqu'il a été attaqué par Vickrum Digwa, 23 ans. Celui-ci l'a poignardé à cinq reprises avec une lame d'environ 21 centimètres. Une blessure à la poitrine s'est révélée mortelle. La police a été appelée par des proches de l’assassin qui ont accusé le jeune Henry d’avoir proféré des insultes racistes.
La police arrivée sur les lieux a considéré Henry Nowak comme un suspect potentiel et l'a menotté. La vidéo de son « arrestation » rendue publique ne laisse aucun doute. Henry Nowak répète à plusieurs reprises « I've been stabbed » (« J'ai été poignardé ») et « I can't breathe » (« Je ne peux pas respirer »). Sur les images de caméra-piéton, un policier lui répond : « I don't think you have, mate » (« Je ne pense pas que ce soit le cas, mon vieux »). Les policiers le menottent alors qu'il est grièvement blessé. Il s'effondre peu après et décède malgré les tentatives de secours. Lors du procès, le tribunal a considéré que Digwa avait menti aux policiers.
Le juge a retenu que les accusations de racisme et la version de la légitime défense étaient fausses. Le procureur a même estimé que ces mensonges avaient directement contribué au fait que les policiers n'ont pas identifié immédiatement Henry comme la victime. L’assassin a été condamné à la prison à perpétuité ce 1 juin.
Une grille de lecture idéologique
Quand j'ai découvert cette affaire, je me suis demandé comment une telle absurdité pouvait être possible. Et je me suis rendu compte que cette histoire racontait quelque chose de notre époque. Le fait central n'est pas seulement qu'un innocent a été poignardé. Ça, c’est un fait divers tragique. Le fait central est qu'un homme qui disait la vérité, « j'ai été poignardé », n'a pas été cru, alors qu'un homme qui mentait, « je suis la victime d'une agression raciste », l'a été. Et ça, c’est un fait de société. Ça change tout, et c’est ce qui est en train de créer cet énorme émoi partout en Europe.
Ce qui me frappe dans cette affaire, c’est non seulement le drame humain, mais également la vitesse avec laquelle une accusation semble avoir été considérée comme crédible. En tant que juriste, je le répète avec force : le simple fait d'invoquer le racisme ne peut suspendre momentanément l'obligation de vérifier. Dans un État de droit, la justice ne commence pas par la croyance, elle commence par le doute. C’est déjà ce qu’avait compris Voltaire au XVIIIe siècle quand il écrivait : « Le doute n'est pas un état agréable, mais la certitude est un état ridicule ».
Une démocratie mature ne demande pas qui parle, elle demande ce qui s'est passé. Nous avons tellement voulu corriger les préjugés d'hier (à raison) que nous sommes parfois en train de fabriquer ceux de demain. Notre société a parfois tellement intégré certaines grilles de lecture qu'elle finit par considérer certaines paroles comme plus crédibles que d'autres avant même d'avoir examiné les faits. Un réflexe automatique parce que depuis 30 ans maintenant, certaines idéologies ont délibérément voulu influencer nos réflexions sociétales en nous répétant que le monde est divisé en deux (le camp du bien et le camp du mal) et qu’elles appartiennent, évidemment, au premier.
I can’t breathe
Certaines victimes s'inscrivent immédiatement dans un récit collectif déjà connu. Ce fut le cas de George Floyd, dont la mort est devenue le symbole mondial d'une injustice bien réelle. Lui aussi avait répété : "I can't breathe". Henry Nowak a lui aussi prononcé ces mots devenus célèbres.
Alors, je me pose une question : pourquoi nous ne l'avons pas entendu ? Pourquoi a-t-il été menotté ? Pourquoi n’a-t-il pas été cru sur parole comme son agresseur ? Parce que nous n'entendons jamais seulement des mots, nous entendons d’abord le narratif que nous avons en tête sur ceux qui les prononcent. Les mots ne sont pas que des lettres qui se succèdent, mais des puits de sens dans lesquels nous allons chercher ce qui nous semble correspondre à nos croyances.
Les policiers, garants de l’état de droit et dépositaires de son autorité, ne devraient jamais intervenir en fonction d’une vision du monde. Le doute n'est pas l'ennemi de la justice, il est son premier devoir. Notre société commencerait, en effet, à perdre le sens de la justice si elle écoutait davantage les récits que les êtres humains qui les incarnent.
Une démocratie ne devrait jamais hiérarchiser les victimes en fonction de leur utilité idéologique, car la compassion n'a de valeur que si elle s'applique également à ceux qui confortent nos convictions et à ceux qui les bousculent, et parce que la justice exige une chose que les idéologies détestent : l'examen des faits.
Ce soir-là, les policiers n'ont pas regardé les faits avant les récits. Ils ont menotté la vérité. Et Henry Nowak, 18 ans, est mort.