Vous avez vu, la députée libérale Stéphanie Cortisse a fait l’objet d’une campagne de haine et de dénigrement ? Avec à de très nombreuses reprises des allusions au fait qu’elle devrait sa place parce qu’elle est « très proche » du président du MR. Sa faute ? Avoir exprimé lors d’une interview qu’elle trouvait Georges-Louis Bouchez tolérant et ouvert, et qu’il était possible de parler avec lui facilement. Des propos qui ne collent pas avec le narratif bien-pensant d’une certaine gauche pour qui les libéraux sont forcément des petits Trump d’extrême droite.
Au final, voici quelques extraits de ces attaques ordurières, sexistes et dégradantes où on ne confronte pas la femme politique engagée à ce qu’elle propose et à ses idées, mais où elle est réduite à une femme sexualisée : « maîtresse cachée », « ça sent la turlutte », « elle sait comment aller sous le bureau », « elle est enceinte de GLB », « il l’a sauté, elle a bon »…
Stéphanie Cortisse a porté plainte. Et elle a eu bien raison. Je ne la connais pas personnellement, mais je sais exactement de quoi elle parle.
Ces attaques ne sont pas un cas isolé. Elles s’inscrivent dans un schéma trop fréquent : on rabaisse une femme en politique en réduisant son rôle à sa sexualité, à des rumeurs ou à son apparence, plutôt qu’à ses idées et à ses actions. Combien de femmes politiques ont vu leur légitimité questionnée non pas à cause de leurs propositions, mais parce qu’on jugeait leur voix, leur tenue, leur « attitude » ? Combien ont été traitées comme si leur présence dans l’arène publique était un hasard ou une faveur ? Angela Merkel en Allemagne a, malgré une carrière brillante, été régulièrement réduite à son physique ou à son style plutôt qu’à ses compétences. Chez nous, Maggie De Block a été confrontée toute sa carrière à des remarques liées à son poids. Moi-même, je fais face régulièrement à des propos totalement déplacés ou à des sous-entendus sexuels à peine voilés.
« C’est pour rire »
Vous vous souvenez peut-être… En 2010, Emily Hoyos, descend du perchoir de l’hémicycle wallon est confrontée à deux remarques sexistes. La première de la part du président de l’assemblée, Jean-Charles Luperto (PS), qui lance au micro : « Je constate que lorsque ma collègue et homologue présidente descend de son perchoir, elle offre une tout autre perspective ». A peine retournée à sa place, l’élue écologiste reçoit un SMS du député MR Gilles Mouyard : « C’est vrai que tu as un beau cul ». Choquée, elle réplique : « Je consigne ce message. S’il y en a un deuxième, je porterai plainte pour harcèlement moral. ». Certains ont trouvé ça drôle, d’autres choquant. A mes yeux, seule Emily Hoyos peut finalement dire ce qu’il en est vraiment, car c’est elle qui a été sexualisée.
« T’as un beau cul », « T’as tes règles ? », « Si je n’étais pas marié », » Vous êtes si sensibles, vous, les femmes », « Tu peux nous faire un café stp », j’aimerais avoir ta vision féminine sur ce dossier »… La liste est longue
Souvent quand des phrases sexistes sont tenues, si les femmes ne réagissent pas tout de suite, s’ensuit un « c’était pour rire » qui n’excuse en rien le propos. Au contraire, cela démontre que la personne qui les tient sait exactement ce qu’elle dit.
Mais le problème ce n’est pas seulement que de tels propos se tiennent, c’est leur récurrence, leur permanence, leur existence à toute heure désormais sur les Médias Sociaux. Je suis intimement persuadée que de nombreux hommes sont de bonne foi, et qu’ils ne se rendent pas comptent de ce qu’ils font vivre. Mais nous, messieurs, nous le vivons. Tout comme vos mères, vos femmes, vos filles ou vos amies.
Le sexisme est une barrière professionnelle
Au-delà de la blague entre collègues », le sexisme en politique n’est pas un accident, c’est une stratégie, un moyen de détourner l’attention des enjeux réels pour diminuer, déstabiliser, isoler celles qui osent s’exprimer.
Le sexisme dont sont victimes les femmes en politique ne se limite pas à des insultes gratuites ni à des commentaires lamentables, il s’inscrit dans des structures sociales et cognitives profondément ancrées qui fonctionnent comme une stratégie de pouvoir. Dans un système politique où les normes traditionnelles associent encore souvent leadership, autorité et rationalité à des traits masculins. Toute femme qui occupe une position de pouvoir se voit confrontée à une double contrainte : elle doit satisfaire à des critères professionnels tout en demeurant conforme à des normes de genre attendues par la société.
Ce que montrent les études en sciences sociales, c’est que le sexisme ne se contente pas d’être verbal : il agit comme une barrière professionnelle. Ainsi, une femme politique affirmée est trop souvent qualifiée d’« agressive » ou d’« antipathique », des traits rarement utilisés pour décrire un homme affichant les mêmes positions. À l’inverse, une femme perçue comme empathique est parfois taxée de manque de leadership. Cette injonction paradoxale, loin d’être un simple biais linguistique, est une contrainte sociale qui réduit la marge d’action des femmes et influence la perception de leurs compétences. Cette dynamique n’est pas une hypothèse isolée mais un phénomène documenté par des études contemporaines. L’analyse des discours sexistes lors des campagnes électorales, par exemple, montre que les attaques basées sur le genre ont un effet dissuasif sur la participation politique des femmes, et finissent par limiter non seulement la carrière de celles qui sont visées mais aussi l’aspiration d’autres femmes à s’engager. L’abondance de stéréotypes — liés à l’apparence, au rôle familial, à la “compatibilité” entre féminité et leadership — agit comme un mécanisme d’exclusion masqué sous des discours apparemment anodins.
Alors non, ce n’est pas « juste sur Internet », ce n’est pas « qu’une opinion parmi d’autres ». Ce sont des attaques qui portent atteinte à la dignité humaine, à l’égalité des chances et à la qualité même du débat démocratique. Accepter ces propos comme secondaires ou amusants, c’est accepter qu’un critère arbitraire — le genre — continue de trier celles et ceux qui ont droit à la parole publique. C’est un renoncement à l’idée même de démocratie, qui devrait être fondée sur la confrontation des idées et non sur la disqualification des personnes.
Porter plainte, comme l’a fait Stéphanie Cortisse, ce n’est pas seulement se défendre, c’est rappeler que le respect doit être une ligne rouge, et non une option. En politique, et ailleurs.
Marcela Gori, vice-présidente (MR) du CPAS d’Anderlecht
(D.R.)