Les circonciseurs juifs ne sont pas une menace pour la santé publique (analyse)
Le parquet d’Anvers demande le renvoi devant le tribunal correctionnel de deux « mohels », ces circonciseurs rituels juifs, soupçonnés d’« exercice illégal de la médecine » et de « coups et blessures volontaires avec préméditation sur mineurs ». La chambre du conseil doit encore décider de la suite judiciaire du dossier.
Publié par Nicolas de Pape
Résumé de l'article
-Le parquet d’Anvers demande le renvoi de deux mohels, mais le débat dépasse le seul terrain judiciaire: il touche à l’encadrement sanitaire d’un rite central du judaïsme.
-La Belgique doit protéger les nouveau-nés sans donner le sentiment de criminaliser une tradition religieuse trimillénaire, alors que des compromis existent ailleurs en Europe.
En théorie, selon les qualifications retenues et les circonstances, les deux hommes s’exposent à des sanctions pénales pouvant aller jusqu’à des peines de prison.
L’affaire trouve son origine dans une enquête ouverte après une plainte que l’on présente comme « émanant de la communauté juive elle-même ». Elle vient notamment de Moshe Aryeh Friedman, présenté comme rabbin.
« Ces pratiques illégales sont régulièrement perpétrées à Anvers, nettement plus que dans d’autres pays. Il s’agit de faits punissables, allant d’une circoncision illégale sans médecin à des coups et blessures sur un nouveau-né, notamment pendant l’aspiration avec la bouche », a répété Moshe Aryeh Friedman.
Un "rabbin" négationniste
Mais ce personnage mérite d’être situé. Moshe Aryeh Friedman n’est pas une voix représentative du judaïsme belge. Il est connu comme une figure antisioniste radicale et controversée. Il a déjà été mis en cause pour ses positions sur la Shoah et ses fréquentations dans les milieux négationnistes de l’Holocauste. Ce contexte n’efface évidemment pas les questions sanitaires ou juridiques. Mais il oblige à regarder l’origine de cette offensive avec prudence.
Or la justice belge sait parfois faire preuve d’une étrange retenue… Dans l’affaire Brusselmans, les instances saisies ont retenu le contexte satirique d’une chronique dans laquelle l’auteur écrivait, face à la désolation à Gaza, vouloir « planter un couteau dans la gorge de chaque Juif » rencontré.
Dans le cas du carnaval d’Alost, la Belgique a longtemps toléré des dérapages antisémites répétés, jusqu’au retrait du carnaval de la liste du patrimoine immatériel de l’Unesco. Et la liste est longue comme le bras.
Un parquet d'Anvers particulèrement diligent
Ici, en revanche, le parquet d’Anvers fait diligence… Que décidera la justice ? Nul ne peut le dire à ce stade. La loi doit naturellement être respectée. La santé des nouveau-nés doit être protégée. Les règles d’asepsie, de formation et de responsabilité ne sont pas des détails.
Mais la Belgique devrait pouvoir maintenir des critères sanitaires stricts sans donner le sentiment de criminaliser l’un des rites les plus anciens du judaïsme.
Une tradition de 3 000 ans
La « Brit Milah » est une tradition trimillénaire. Dans le judaïsme, il ne s’agit pas d’un acte accessoire, mais d’un pilier religieux et identitaire. Les mohels sont formés spécifiquement à ce rite. Ce sont des hyperspécialistes. Ils ne peuvent pas être présentés, par principe, comme une menace collective pour la santé publique.
Le vrai débat devrait porter sur l’encadrement.
La circoncision masculine rituelle n’est pas interdite en Belgique. Mais les autorités considèrent qu’elle doit être pratiquée par un médecin qualifié. C’est précisément ce point qui pose problème aux communautés juives lorsqu’il n’existe pas assez de médecins disposés à pratiquer ce rite ou à le superviser.
On n’ose pas imaginer que ces poursuites pour exercice illégal de la médecine servent, même indirectement, de prétexte pour s’attaquer à l’un des piliers du judaïsme. Ce serait alors autre chose qu’un débat sanitaire. Ce serait de l’antisémitisme déguisé en légalisme.
D’autres pays ont cherché des compromis. L’Allemagne, après une vive controverse judiciaire en 2012, a légalisé la circoncision religieuse sous conditions. La Suède l’autorise également dans un cadre strict. On peut donc protéger les enfants sans transformer mécaniquement les mohels en délinquants.
Il faut aussi rappeler que la circoncision ne concerne pas seulement les Juifs. Elle est pratiquée par de nombreux musulmans dans le monde. Elle reste fréquente chez une partie des chrétiens aux États-Unis. Ce n’est donc pas un problème spécifiquement juif.
La question sanitaire mérite sérieux. Certaines pratiques controversées, notamment l’aspiration orale directe du prépuce (dite metzitzah b’peh) a été associée à des cas d’herpès néonatal, notamment documentés par les autorités sanitaires de New York et par les CDC. Elles doivent pouvoir être discutées et encadrées. Mais cela ne justifie pas de jeter l’opprobre sur toute une tradition religieuse.
On n’ose pas imaginer que ces poursuites pour exercice illégal de la médecine servent, même indirectement, de prétexte pour s’attaquer à l’un des piliers du judaïsme. Ce serait alors autre chose qu’un débat sanitaire. Ce serait de l’antisémitisme déguisé en légalisme.