« Les Juifs étaient appelés musulmans » : les étonnantes affirmations de Francesca Albanese sur l’antisémitisme
Francesca Albanese affirme que l’antisémitisme ne désignait pas seulement la haine des Juifs et invoque les déportés qualifiés de « musulmans » dans les camps nazis. Des affirmations vivement dénoncées par UN Watch et qui résistent mal à l’examen historique.
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
Francesca Albanese affirme que l’antisémitisme ne concernait pas seulement les Juifs et invoque les « musulmans » des camps nazis. Des déclarations dénoncées par UN Watch et contredites par les références historiques sur la Shoah.
Francesca Albanese se retrouve au centre d'une nouvelle polémique. La rapporteuse spéciale des Nations unies sur la situation des droits humains dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967 s'est livrée, lors d'une interview accordée à la chaîne italienne Clate Vision, à une étonnante explication de l'antisémitisme et de la persécution des Juifs sous le nazisme.
Holocaust Distortion from U.N. “Expert”: Francesca Albanese claims Jews in Nazi death camps “were called Muslims.” Antisemitism targets “Semitic peoples” and “not just discrimination against Jews.”
— UN Watch (@UNWatch) September 24, 2026
Even in Nazi death camps: She cannot name Jew-hatred without replacing the Jews. pic.twitter.com/ipSMTOK0Vu
« L'antisémitisme, comme je le dis souvent, existe, c'est un fléau », commence-t-elle. Mais la juriste italienne ajoute immédiatement qu'il ne s'agirait « pas seulement de la discrimination à l'égard des Juifs », mais également de celle visant les « peuples sémitiques ».
Selon Francesca Albanese, lorsque le mot antisémitisme aurait été forgé, il aurait désigné « quiconque n'était pas européen et venait du Moyen-Orient ». Les Juifs auraient constitué l'une de ces populations « sémitiques » et, parce qu'ils étaient le groupe le plus nombreux présent en Europe, l'antisémitisme aurait progressivement fini par se confondre avec l'antijudaïsme.
Le problème est que cette généalogie du mot ne correspond pas à son emploi historique.
L'antisémitisme ne désignait pas la haine de tous les « Sémites »
L'existence des langues dites sémitiques — famille comprenant notamment l'hébreu et l'arabe — est bien antérieure à l'apparition du terme politique « antisémitisme ». Mais cela ne signifie pas que l'antisémitisme ait historiquement désigné une hostilité générale envers tous les peuples parlant ces langues.
Le terme allemand Antisemitismus s'est imposé dans la seconde moitié du XIXe siècle, notamment avec l'agitateur allemand Wilhelm Marr, pour donner une apparence raciale et prétendument scientifique à l'hostilité envers les Juifs.
Autrement dit, le « sémitisme » de l'antisémitisme ne signifie pas que celui-ci ait été conçu comme une catégorie générale regroupant le racisme contre les Juifs, les Arabes et les autres populations du Moyen-Orient. Le mot a historiquement servi à désigner l'hostilité envers les Juifs.
Francesca Albanese reconnaît d'ailleurs elle-même que le terme est aujourd'hui compris comme désignant « la haine envers les Juifs », mais soutient que son véritable champ serait « plus large ». C'est pour étayer cette interprétation qu'elle avance ensuite un argument encore plus étonnant.
« Ils étaient appelés les musulmans »
« Il faut dire qu'en réalité le concept d'antisémitisme est plus large », poursuit la rapporteuse de l'ONU. « En effet, lorsqu'ils étaient conduits dans les chambres à gaz, il existe certains témoignages sur la vie dans les camps de concentration qui disent qu'ils étaient appelés les musulmans, les Juifs. »
Il existe effectivement dans les témoignages des camps nazis un mot allemand susceptible d'être traduit littéralement par « musulman » : Muselmann. Mais sa signification dans l'univers concentrationnaire est très différente de celle que semble lui attribuer Francesca Albanese.
Yad Vashem définit le Muselmann comme un terme largement employé par les prisonniers des camps pour désigner les détenus proches de la mort en raison de l'épuisement, de la famine et du désespoir. Le United States Holocaust Memorial Museum conserve également le témoignage d'Ernest Koenig, survivant d'Auschwitz, expliquant qu'un Muselmann était quelqu'un de tellement émacié qu'il était sur le point de mourir.
Il ne s'agissait donc pas d'un autre nom donné aux Juifs en raison de leur prétendue appartenance commune avec les musulmans à un ensemble de « peuples sémitiques ».
Primo Levi en parlait déjà
Le terme apparaît notamment chez Primo Levi, survivant d'Auschwitz, qui l'utilise dans Si c'est un homme pour désigner ces prisonniers arrivés au dernier stade de l'épuisement.
L'origine exacte du mot dans les camps reste mystérieuse. Plusieurs hypothèses ont été avancées : la posture courbée des détenus mourants aurait pu évoquer celle de musulmans en prière ; le mot pourrait également renvoyer au stéréotype ancien d'un supposé fatalisme musulman.
Aucune de ces hypothèses n'est définitivement établie. L'Accademia della Crusca souligne précisément que l'origine demeure inconnue et que Primo Levi lui-même se montrait sceptique devant certaines explications. Une chose est en revanche claire, écrit l'institution linguistique italienne : dans le langage des camps, le terme avait subi un déplacement de sens et n'avait plus rien à voir avec les musulmans ou l'islam.
Yad Vashem précise de son côté que les Muselmänner, devenus incapables de travailler, figuraient souvent parmi les premiers prisonniers sélectionnés pour être tués. Cela peut expliquer la proximité entre ce terme et les chambres à gaz dans certains témoignages sans signifier que les Juifs étaient envoyés à la mort sous une identité « musulmane ».
UN Watch dénonce une « distorsion de l'Holocauste »
Les déclarations de Francesca Albanese ont immédiatement fait réagir UN Watch, organisation basée à Genève qui se présente comme chargée de surveiller l'action des Nations unies et qui mène depuis plusieurs années une campagne particulièrement virulente contre la rapporteuse.
Son directeur exécutif, Hillel Neuer, accuse Albanese de ne pas expliquer l'antisémitisme mais d'en « réécrire complètement la signification et de déformer l'histoire de l'Holocauste ».
Take note: Francesca Albanese in this interview is not explaining antisemitism; she is completely rewriting its meaning, and in the process distorting the history of the Holocaust. Her remarks reveal astonishing ignorance, and malice.
— Hillel Neuer (@HillelNeuer) September 24, 2026
First, Antisemitism was not coined to… https://t.co/KlG7DEZkJq
UN Watch demande désormais aux États membres du Conseil des droits de l'homme, parmi lesquels la France, l'Italie, l'Espagne, les Pays-Bas et le Royaume-Uni, de condamner publiquement ces déclarations.
L'organisation rappelle également une précédente controverse impliquant Francesca Albanese. Dans un texte publié en 2014, celle-ci avait affirmé que les États-Unis étaient « soumis au lobby juif », tandis que l'Europe serait paralysée par sa culpabilité liée à la Shoah.
Ces propos avaient ressurgi après sa nomination aux Nations unies et provoqué les critiques de responsables américains. L'ambassadrice américaine auprès du Conseil des droits de l'homme avait alors qualifié la référence au « lobby juif d'outrageante et d'inappropriée ». Albanese avait par la suite regretté cette formulation, la qualifiant notamment d'inexacte et offensante.
Toujours rapporteuse spéciale de l'ONU
Cette nouvelle controverse prend une dimension particulière en raison des fonctions toujours exercées par Francesca Albanese.
Le registre officiel du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme la mentionne encore comme rapporteuse spéciale sur la situation des droits humains dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967. Les rapporteurs spéciaux sont des experts indépendants mandatés dans le cadre des procédures spéciales du Conseil des droits de l'homme : ils ne sont donc pas des fonctionnaires de l'ONU au sens classique et leurs déclarations n'engagent pas automatiquement l'organisation.
Francesca Albanese est depuis plusieurs années l'une des titulaires de mandat les plus controversées du système onusien. Ses défenseurs considèrent qu'elle fait l'objet d'une campagne destinée à délégitimer ses critiques extrêmement sévères de la politique israélienne ; ses détracteurs lui reprochent au contraire des déclarations répétées qu'ils jugent antisémites ou incompatibles avec l'impartialité attendue d'une rapporteuse spéciale.
Cette fois, cependant, la controverse porte sur deux affirmations historiques susceptibles d'être vérifiées indépendamment de ce débat politique : la signification historique du mot « antisémitisme » et celle du terme Muselmann dans les camps nazis. Et sur ces deux points, les références historiques disponibles ne correspondent pas à l'interprétation qu'en propose la rapporteuse des Nations unies.