À l’ULB, qui commande encore ? (chronique)
L’occupation du P1 par des militants d’extrême gauche et les slogans violents qui couvrent ses murs mettent l’ULB face à ses responsabilités. Jusqu’où tolérer cette banalisation de l’extrémisme ? Une chronique d’Alain Schenkels.
Publié par Alain Schenkels
Résumé de l'article
Cette chronique dénonce l’appropriation de locaux universitaires par des militants d’extrême gauche, les dégradations et les slogans de mort. Elle soutient l’appel à la fermeté d’Éric Muraille et de Miguel Urdiain, et demande au rectorat de mettre fin à une tolérance qui favorise la banalisation de l’extrémisme.
À l’Université libre de Bruxelles, des locaux destinés aux cours, aux séminaires et aux travaux pratiques accueillent désormais une occupation militante d'extrême gauche. Des occupants y organisent leurs activités et y dorment. Pendant ce temps, l’université cherche des solutions pour maintenir les enseignements. Ce renversement devrait suffire à poser une question élémentaire. Qui décide encore de l’usage des bâtiments universitaires ?
Les entretiens accordés à 21News par Miguel Urdiain, militant MR qui a visité les lieux, et Éric Muraille, professeur à l’ULB, apportent deux éclairages complémentaires. Le premier décrit ce qu’il a découvert dans le bâtiment P1. Le second analyse les réseaux militants présents autour de l’occupation et dénonce la tolérance du rectorat. Leurs propos soulèvent un problème qui dépasse largement les murs du Solbosch.
Une université peut-elle défendre la liberté d’expression tout en laissant prospérer, dans ses propres bâtiments, des slogans de mort et d’intimidation ? Le problème dépasse l’occupation des locaux. Il concerne la banalisation de la radicalité d’extrême gauche, à laquelle la légitimité supposée des causes défendues semble servir d’excuse.
Le droit de contester ne donne pas les clés
La hausse du minerval, le coût des études ou les conditions de travail du personnel peuvent justifier des mobilisations. Personne n’est tenu d’approuver les décisions politiques concernant l’enseignement supérieur. Les étudiants ont toute légitimité pour les critiquer, manifester et chercher à convaincre.
Mais cette liberté ne leur donne aucun mandat pour disposer à leur guise des locaux nécessaires aux autres. Une cause, même défendue avec conviction, ne transforme pas une occupation en décision collective. Quelques dizaines de militants ne représentent pas, par leur seule détermination, l’ensemble des étudiants.
Les premiers concernés sont ceux qui viennent à l’université pour étudier. Ils ont organisé leurs journées, parfois leur travail et leurs déplacements, autour d’un enseignement. Pourquoi devraient-ils accepter que leurs cours dépendent du calendrier d’une occupation ? Leur liberté mérite autant d’attention que celle des occupants. Elle devrait même constituer une priorité pour l’institution chargée de les former.
Une autonomie entretenue par l’institution
Éric Muraille avance une proposition pertinente pour obtenir le départ des occupants. Couper l’électricité, le chauffage et l’eau permettrait, selon lui, de mettre fin à leur installation en quarante-huit heures. Pourquoi l’université devrait-elle continuer à fournir les conditions matérielles d’une occupation qu’elle n’autorise pas ? Revendiquer son autonomie tout en comptant sur l’institution pour assurer son confort présente une contradiction évidente.
Cette solution mérite d’autant plus d’attention qu’elle pourrait permettre de dénouer la situation sans intervention policière. Sous réserve de préserver les équipements de sécurité, pourquoi ne pas utiliser ce moyen de pression ? L’université n’a aucune raison d’entretenir indéfiniment un lieu de vie militant dans des locaux destinés à l’enseignement.
Le rectorat peut demander la restitution du bâtiment, fixer une échéance et annoncer les mesures qui suivront un refus. Une décision claire donnerait enfin une portée concrète à son opposition à l’occupation. Le dialogue ne peut servir à prolonger une situation dont les étudiants privés de leurs locaux font les frais.
Des idées libres, des locaux accaparés
Éric Muraille décrit une occupation servant de point de rencontre avec des organisations révolutionnaires d’extrême gauche. Il cite notamment des formations annoncées avec Secours Rouge et une conférence consacrée au marxisme. Selon son analyse, les locaux occupés deviennent un espace de recrutement et de formation militante. L’université fournit dès lors le cadre matériel d’une entreprise politique qui dépasse largement les revendications étudiantes.
Le sujet n’est pas la présence de Marx dans une bibliothèque ou l’étude des doctrines révolutionnaires. Il est l’appropriation de locaux universitaires par des militants qui y organisent leurs activités, tandis que des slogans de mort couvrent les murs. La liberté intellectuelle ne saurait servir d’alibi à cette intimidation.
Éric Muraille dénonce un filtrage politique des accès et une volonté de contrôler les discours sur le campus. Miguel Urdiain a pu entrer sans que les occupants connaissent son engagement au MR. Il estime lui-même qu’il n’aurait pas pu accéder au bâtiment s’ils l’avaient identifié et avaient reçu pour consigne de lui en interdire l’entrée.
Mais depuis quand des occupants peuvent-ils s’arroger le pouvoir de sélectionner les personnes admises dans des locaux universitaires ? Cette appropriation constitue déjà un problème en soi, indépendamment de l’accueil qu’ils réservent à leurs visiteurs.
Quel accueil un étudiant juif pourrait-il espérer dans un bâtiment où les drapeaux palestiniens côtoient « Mort à Israël » ? Dans cet environnement, leur présence prend une signification politique qu’on ne peut dissocier des slogans affichés. Pourquoi cet étudiant devrait-il considérer comme accueillant un lieu où la destruction d’Israël s’expose sur les murs ? Faudrait-il qu’il taise son identité ou désavoue Israël pour obtenir l’approbation des occupants ?
L’université ne peut tolérer un climat qui pousse ses étudiants juifs à se demander s’ils peuvent encore entrer dans ses bâtiments en sécurité.
Et qu’en serait-il d’un étudiant de droite, ou simplement d’un étudiant refusant les positions du groupe ? Devrait-il dissimuler ses convictions pour accéder à des locaux universitaires ? Le filtrage politique dénoncé par Éric Muraille contredit directement la prétendue ouverture de cette occupation. S’approprier un bâtiment, imposer ses mots d’ordre et décider qui peut entrer relève d’une logique d’exclusion. Le rectorat doit y mettre fin.
Une université perd sa liberté lorsque l’accès à ses espaces dépend de l’approbation de ceux qui les occupent. Elle ne peut déléguer son autorité à des militants, puis présenter cette délégation de fait comme une victoire du pluralisme.
Les slogans et la responsabilité
« Un flic, une balle », « Mort à Israël », « Mort au roi ». Ces slogans, apparus pendant l’occupation, ne constituent ni une argumentation politique ni une contribution au débat universitaire. Ils banalisent la violence et font de la mort un mot d’ordre. Leur présence sur les murs d’un établissement d’enseignement est honteuse.
À Miguel Urdiain qui l’interrogeait sur les tags, un occupant a répondu ignorer s’ils existaient auparavant. Cette esquive ne change rien à la responsabilité de l’université. Elle doit faire constater les dégradations, rechercher leurs auteurs et mettre fin à l’appropriation des lieux.
Pourquoi faudrait-il traiter ces inscriptions comme de simples débordements militants ? Leur répétition dans un espace universitaire contribue à rendre familière une violence qui devrait provoquer une condamnation sans ambiguïté. Une cause politique ne donne aucun droit à transformer des salles de cours en supports de menaces.
La même exigence vaut pour les dégâts. Ceux qui les commettent doivent en répondre lorsque leur responsabilité est établie. À défaut, les frais de remise en état retombent sur l’institution. Autrement dit, la communauté universitaire supporte les conséquences de dégradations qu’elle n’a ni choisies ni approuvées.
La peur du conflit ne peut tenir lieu de politique
Reste l’argument de la confrontation. Une intervention pourrait nourrir le discours des occupants, qui dénonceraient ensuite la répression. Éric Muraille estime même que cette réaction fait partie de leur stratégie. C’est une difficulté à anticiper. Ce ne peut devenir un droit de veto sur toute décision.
Si la crainte d’être accusé d’autoritarisme suffit à empêcher l’exercice de l’autorité, le rapport de force est réglé d’avance. Il suffit d’occuper, de refuser de partir et d’annoncer que toute intervention constituera une violence. L’institution conserve alors ses responsabilités, mais abandonne les moyens de les assumer.
L’ULB doit garantir la continuité de l’enseignement et reprendre la maîtrise de ses locaux. Elle doit aussi refuser que la liberté d’expression serve de justification à des slogans de mort. La fermeté attendue du rectorat engage autant sa responsabilité pédagogique que son autorité.
Jusqu’où laisserons-nous aller cette banalisation de la violence et de l’extrémisme dans nos établissements scolaires et universitaires ? À force de traiter chaque occupation comme un épisode à gérer et chaque slogan comme une provocation à relativiser, nous finissons par abaisser le seuil de l’acceptable.
Une université doit apprendre à examiner les idées, à les discuter et à les contredire. Elle ne peut laisser des militants d’extrême gauche imposer leurs règles et couvrir ses murs d’appels à la violence. Le rectorat doit mettre fin à cette occupation. Les étudiants n’ont pas à attendre davantage pour retrouver leurs locaux.