L'Europe réarme, elle doit maintenant reconstruire son industrie de défense (Chronique)
L'Europe va consacrer des centaines de milliards à sa défense. Cette nécessité militaire peut devenir une occasion historique de reconstruire son industrie, créer des emplois et renforcer son autonomie.
Publié par Alain Schenkels
Résumé de l'article
Le réarmement européen peut devenir un puissant outil de réindustrialisation. Produire davantage en Europe soutiendrait l'emploi, la recherche et l'autonomie stratégique. Cette ambition n'exclut pas les coopérations avec des partenaires extérieurs performants. La Belgique possède, notamment avec FN Herstal, des compétences capables de participer à cette nouvelle industrie européenne de défense.
L'Europe réarme. Après plusieurs décennies de réduction des budgets militaires, les États européens vont consacrer des sommes considérables à leur défense.
Cette évolution répond à une nécessité. La guerre en Ukraine a ramené la menace militaire aux frontières de l'Union européenne. Nos armées doivent reconstituer leurs stocks, moderniser leurs équipements et se préparer à une éventuelle guerre de haute intensité.
Mais une autre question mérite désormais d'être posée. Où iront les centaines de milliards consacrés à cet effort ?
Nous pouvons acheter davantage d'avions, de missiles, de drones, de blindés et de munitions. Mais si une trop grande partie de cet argent quitte l'Europe, nous renforcerons nos armées sans nécessairement renforcer notre puissance industrielle.
Le paradoxe serait considérable. L'Europe dépenserait davantage pour assurer son autonomie stratégique tout en restant dépendante des autres pour produire les armes nécessaires à sa défense.
Réarmer doit aussi signifier réindustrialiser
L'Europe ne part pas de zéro. Elle possède encore une importante industrie de défense et des compétences technologiques remarquables.
Elle sait produire des avions, des missiles, des blindés, des navires et des systèmes électroniques. Elle possède aussi des entreprises actives dans le spatial, les drones, l'optronique, la robotique, l'intelligence artificielle ou la cybersécurité.
L'augmentation des budgets militaires offre donc une occasion historique. Une partie importante de cet argent doit permettre d'augmenter nos capacités de production. Elle doit financer la recherche et soutenir les entreprises technologiques européennes.
Car une véritable autonomie militaire ne consiste pas seulement à posséder une arme. Elle suppose de pouvoir la fabriquer, l'entretenir, la moderniser et la remplacer.
Une usine disparue ne redémarre pas en quelques semaines. Une compétence industrielle perdue demande parfois des années pour être reconstruite.
Une occasion économique pour l'Europe
Cette réindustrialisation ne représente pas seulement un enjeu militaire. Elle constitue aussi une occasion économique considérable. Les nouveaux budgets de défense seront dépensés et la véritable question consiste donc à savoir où cette dépense produira ses effets économiques.
Lorsqu'un pays européen achète un équipement entièrement produit à l'étranger, il renforce son armée. Mais une grande partie de la valeur industrielle quitte le continent.
Produire davantage en Europe change cette logique. Les commandes militaires peuvent soutenir des usines et créer des emplois qualifiés, elles financent aussi la recherche et la formation d'ingénieurs, de techniciens et d'ouvriers spécialisés.
Autour des grands industriels travaillent également de nombreux sous-traitants. Ils produisent des composants électroniques, des pièces mécaniques, des logiciels, des capteurs ou des matériaux spécialisés.
L'intérêt dépasse d'ailleurs le seul secteur militaire. L'intelligence artificielle, la robotique, le spatial, l'électronique ou la cybersécurité possèdent également de nombreuses applications civiles.
Il serait excessif de prétendre que chaque euro consacré à la défense crée automatiquement de la croissance. Mais puisque l'Europe doit réarmer, elle aurait tort de ne pas transformer une partie de cet effort en investissement industriel.
La Belgique possède une carte à jouer avec FN Herstal
La Belgique doit elle aussi participer à cette reconstruction. Notre pays possède notamment FN Herstal. L'entreprise liégeoise dispose d'une expertise historique dans l'armement et d'une réputation internationale.
Mais la FN ne se limite plus aux armes légères. Elle développe aussi des systèmes d'armes téléopérés associant armement, électronique, optronique et logiciels. Certains peuvent équiper des véhicules terrestres sans équipage. FN Herstal travaille également sur la lutte contre les drones et participe à des coopérations européennes.
La Belgique possède donc déjà un acteur situé à la rencontre entre l'armement traditionnel et certaines technologies qui transformeront les conflits futurs. L'objectif n'est évidemment pas de demander à FN Herstal de tout fabriquer. L'avenir passe justement par des écosystèmes industriels.
Des spécialistes de l'armement peuvent travailler avec des fabricants de drones. Des entreprises peuvent apporter leur expertise dans les capteurs, l'intelligence artificielle, la robotique ou les communications.
La Belgique ne produira pas seule tous les grands systèmes militaires. Elle peut cependant devenir indispensable dans certaines technologies. Dans une industrie de défense européenne intégrée, le savoir-faire compte davantage que la taille du pays.
Produire européen ne signifie pas se fermer au monde
Cette ambition ne doit pas conduire à une impossible autarcie militaire. L'Europe doit favoriser sa production lorsqu'elle possède les compétences nécessaires et elle doit investir pour acquérir celles qui lui manquent. Mais elle aurait tort de se priver d'une excellente technologie simplement parce qu'elle vient d'un pays extérieur à l'Union.
Israël est un très bon exemple. Son industrie de défense possède une expertise reconnue dans plusieurs domaines. Le système de défense aérienne Iron Dome en constitue probablement l'exemple le plus célèbre.
Lorsqu'un partenaire possède une technologie particulièrement performante, l'Europe doit pouvoir travailler avec lui. Elle peut acheter lorsque cela répond à une urgence, mais aussi rechercher des coopérations industrielles ou des productions communes.
Iron Dome démontre d'ailleurs que cette approche fonctionne. Israël et les États-Unis ont développé une coopération industrielle autour du système et de son intercepteur.
La préférence européenne ne doit donc pas devenir un dogme. Produisons nous-mêmes lorsque nous possédons les compétences et développons celles qui nous manquent. Coopérons avec les meilleurs lorsque leur technologie apporte une réelle supériorité.
L'autonomie stratégique ne signifie pas tout fabriquer seul. Elle signifie pouvoir choisir ses partenaires sans dépendre entièrement d'eux.
L'Ukraine a rappelé l'importance des usines
La guerre en Ukraine donne une urgence particulière à cette réflexion. Elle démontre qu'une guerre de haute intensité ne se gagne pas uniquement avec les armes les plus sophistiquées. Elle exige également une énorme capacité de production.
Les munitions se consomment par millions. Les véhicules sont détruits. Les drones disparaissent en très grand nombre. Les systèmes électroniques évoluent constamment pour répondre aux contre-mesures adverses.
Cette remontée en puissance ne pourra d'ailleurs pas concerner uniquement le matériel. L'Europe devra aussi augmenter le nombre d'hommes mobilisables en cas de crise majeure, voire réintroduire le service militaire obligatoire. Une armée peut disposer de toutes les armes nécessaires, elles ne lui servent à rien si elle manque d'hommes pour les utiliser. La capacité à durer dépend donc autant des effectifs disponibles que des capacités industrielles.
La révolution des drones résume parfaitement cette nouvelle économie militaire.
Un avion de combat peut coûter autour de 100 millions de dollars. Certains drones FPV utilisés en Ukraine coûtent quelques centaines ou quelques milliers d'euros. Les opposer n'aurait aucun sens, car leurs missions diffèrent totalement.
Mais leur coexistence nous enseigne quelque chose d'essentiel. L'industrie militaire de demain devra savoir produire des systèmes extrêmement sophistiqués et coûteux. Elle devra simultanément fabriquer par milliers des équipements simples, bon marché et rapidement remplaçables.
L'intelligence artificielle, la robotique et les systèmes antidrones accélèrent encore cette transformation. L'Europe possède des ingénieurs et des entreprises capables de prendre une place importante dans ces nouveaux marchés. Encore faut-il leur donner des commandes et suffisamment de visibilité pour investir.
L'autonomie stratégique commence dans les usines
L'Europe doit donc faire de son réarmement une véritable politique industrielle. Cela suppose davantage de commandes communes et de programmes européens. Les industriels ont également besoin de contrats pluriannuels et de volumes suffisants.
Une entreprise ne construit pas une nouvelle usine sur la base d'une déclaration politique. Elle investit lorsqu'elle sait que les commandes suivront. L'Europe va réarmer car elle n'a plus le choix, mais elle peut encore choisir ce que ce réarmement laissera derrière lui.
Dans dix ou quinze ans, les centaines de milliards engagés auront-ils principalement financé des équipements produits ailleurs ? Ou auront-ils aussi permis de construire des usines, créer des emplois, former des ingénieurs et développer de nouvelles technologies sur notre continent ?
La Belgique doit prendre sa part de cette ambition. FN Herstal montre que nous possédons déjà des compétences sur lesquelles construire.
L'Europe doit aussi rester ouverte aux meilleurs partenaires extérieurs. Une technologie américaine, israélienne ou provenant d'un autre allié ne devient pas mauvaise parce qu'elle n'est pas européenne.
Mais acheter ne suffit pas : Acheter une arme renforce une armée ; Construire l'industrie capable de la produire renforce une armée, une économie et un pays.
Réarmer, produire et réindustrialiser ne devraient donc plus constituer trois politiques différentes. Elles doivent appartenir à une même stratégie.
L'Europe a besoin d'armes pour assurer sa sécurité. Faisons de cette nécessité une occasion de reconstruire aussi sa puissance industrielle et économique.