Le ciment de la coalition (Chronique)
L'index des centimes révèle une fracture moins technique que personnelle : celle entre Sammy Mahdi et Bart De Wever, entre parti et gouvernement, entre tradition de concertation et primat du politique. Aucun Bureau du Plan ne mesure ce qui s'y joue.
Publié par Fouad Gandoul
Résumé de l'article
- Les importants arbitrages à venir seront-ils source de tensions au sein de la majorité Arizona ?
- Le président du CD&V Sammy Mahdi semble, dans les discours, prendre ses distances avec le Premier ministre.
- Une chronique de Fouad Gandoul.
Un gouvernement repose sur deux fondations. L'architecture de papier de l'accord de gouvernement et du kern, et la chimie silencieuse entre celles et ceux qui y siègent. La première se laisse modéliser par les juristes et le Bureau du Plan. La seconde échappe à toute feuille de calcul. Quand la chimie se rompt, aucun texte n'y peut plus rien.
L'index des centimes met cette ligne de fracture à nu. Le président du CD&V Sammy Mahdi a comparé la mesure à « une poule à soupe à noyer le plus vite possible ». Employeurs et syndicats ont présenté ensemble une alternative qui répercuterait plus lentement les prix de l'énergie dans l'index. Le Bureau du Plan a calculé que le résultat budgétaire est pour ainsi dire identique. Le Premier ministre Bart De Wever (N-VA) a pourtant tenu bon, avec l'appui sans réserve du vice-Premier ministre CD&V Vincent Van Peteghem. La Chambre tranchera jeudi.
Les coalitions tombent rarement de manière formelle. Elles s'enlisent dans la méfiance réciproque, cessent de décider, se dissolvent dans l'impuissance.
Qui juge encore ce dossier sur son seul contenu manque le glissement. Les chiffres et les plis juridiques ne sont plus le cœur du sujet. Ce qui reste est plus ancien et plus coriace : qui décide. Le primat du politique, jadis conquis sur l'emprise des piliers et sur le Pacte social d'après-guerre, est à nouveau mis à l'épreuve. Un gouvernement qui se laisse dicter sa ligne par le Groupe des Dix perd son profil. Un gouvernement qui ignore la tradition de concertation abîme le tissu social. Entre ces deux pôles, la coalition Arizona se débat.
Une ironie silencieuse s'y loge. Aucun homme politique belge n'a défendu le primat du politique avec plus de tranchant que De Wever lui-même. Dans ses essais et ses entretiens, il a décrit pendant des décennies la concertation sociale comme une forme où le pouvoir élu cédait peu à peu son autorité à des partenaires non élus. S'il pliait aujourd'hui devant la proposition des partenaires sociaux, il renierait sa propre philosophie. De Wever ne peut donc guère faire autrement. Un Premier ministre qui désavoue sa philosophie perd davantage qu'un dossier. Il perd le récit avec lequel il est venu gouverner.
Sur cette fondation se greffe la rupture la plus tranchante. Depuis son fauteuil de président du CD&V, Sammy Mahdi qualifie un partenaire de coalition d'entêté. De Wever se tait et continue de gouverner. L'un cherche un profil pour sa base, l'autre consolide au sein du kern. Pendant ce temps, Vincent Van Peteghem, vice-premier ministre CD&V au sein du gouvernement De Wever, couvre sans réserve la ligne gouvernementale. Un président de parti qui désavoue publiquement son propre vice-Premier ministre n'affaiblit pas le Premier ministre, mais son propre ministre. Ce qui passe pour crédibilité dans le parti résonne autour de la table gouvernementale comme incohérence. Et la rue de la Loi retient ces lignes de fracture plus longtemps que n'importe quel amendement.
Le CD&V se retrouve pris dans un vieil étau. Le parti se tient historiquement sur le pont entre le capital et le travail, avec la CSC comme pilier chrétien et le monde associatif comme raison d'être. Quand les partenaires sociaux plaident d'une seule voix, cela touche à l'identité. Mahdi parle depuis cette tradition. Van Peteghem gouverne dans la discipline. Les deux positions sont cohérentes prises isolément ; ensemble, elles forment une dissonance. À un moment donné, le parti exige un choix, et la coalition une ligne. Qui hésite trop longtemps paie aux deux tables.
Un président de parti doit avoir du tranchant. C'est son métier. La tension est un carburant pour une coalition, non une fuite. Un gouvernement sain ménage de la place pour le profilage, car l'homogénéité n'est pas une force mais un engourdissement. Une frontière traverse pourtant ce métier. En deçà, le désaccord fait signal. Au-delà, il devient sabotage de son propre cabinet. La question n'est pas de savoir si Mahdi peut parler, mais s'il est encore entendu sans que son vice-Premier ministre se taise.
L'agenda des mois à venir ne porte aucun petit dossier. Le budget 2027, l'accord sur les pensions, la réforme fiscale, la norme salariale pour 2027-2028. Chacun exige la confiance entre président et Premier ministre, car chacun appelle un accord que la base propre n'acclamera pas. Les coalitions tombent rarement de manière formelle. Elles s'enlisent dans la méfiance réciproque, cessent de décider, se dissolvent dans l'impuissance.
Gouverner demeure une affaire humaine. Les accords naissent dans les couloirs, dans les regards, dans les coups de téléphone passé minuit. Le politologue américain Robert Putnam l'a décrit comme un jeu à deux niveaux (two-level game) : un négociateur joue en haut avec ses pairs et en bas avec sa base, et ne l'emporte que si les deux tables continuent à lui accorder leur confiance. Si cette chimie vacille, les dossiers techniques deviennent insolubles et les dossiers simples ingérables. Aucun accord de gouvernement ne compense cela.
L'index des centimes passe cette semaine à la Chambre. Le véritable dossier, l'entente entre Mahdi et De Wever, entre parti et gouvernement, reste ouvert. Et ce dossier-là ne connaît aucun Bureau du Plan. Seulement la chimie. Ou son absence.