L'Europe maîtrise-t-elle encore son destin ? (Chronique)
L'arrivée massive de migrants à Ceuta dépasse largement le cadre d'une nouvelle crise migratoire. Cette chronique d'Alain Schenkels interroge la capacité de l'Europe à adapter Schengen, le droit d'asile et le contrôle de ses frontières à un monde profondément transformé.
Publié par Alain Schenkels
Résumé de l'article
L'afflux de migrants à Ceuta relance une interrogation plus large sur l'avenir de Schengen et du droit d'asile. Dans cette chronique, l'auteur estime que l'Europe doit adapter ses institutions aux réalités actuelles afin de préserver la libre circulation, garantir un contrôle effectif de ses frontières et maintenir la confiance des citoyens envers leurs démocraties.
Ceuta n'est pas le problème, c'est le symptôme
Il est des événements qui, au-delà de leur portée immédiate, agissent comme des révélateurs. Ce qui s'est produit à Ceuta ces derniers jours appartient à cette catégorie. Si les chiffres avancés par les autorités espagnoles se confirment, 60.000 migrants ont franchi en quelques heures la frontière séparant le Maroc de cette enclave espagnole.
L'événement est spectaculaire. Mais il serait sans doute réducteur de n'y voir qu'une nouvelle crise migratoire.
Depuis plus de dix ans, l'Europe vit au rythme d'épisodes que l'on présente systématiquement comme exceptionnels.
- La crise migratoire de 2015 ;
- Les arrivées à Lampedusa ;
- Les tensions aux frontières grecques ;
- L'instrumentalisation des migrants par le régime biélorusse contre la Pologne ;
- Les précédents épisodes à Ceuta et Melilla.
Les lieux changent, les circonstances aussi.
Pourtant, une même question revient inlassablement : l'Europe maîtrise-t-elle encore ses frontières extérieures ?
Schengen face à un monde qui n'existe plus
Cette interrogation ne remet pas en cause le projet européen. Elle amène au contraire à s'interroger sur les conditions qui permettent à ce projet de durer.
L'accord de Schengen fait partie de la construction européenne. Il offre aux citoyens une liberté de circulation que les générations précédentes n'auraient jamais imaginée. Mais cette liberté repose sur un équilibre simple : les États acceptent de supprimer les contrôles à leurs frontières intérieures parce qu'ils ont la certitude que la frontière extérieure est efficacement protégée.
En 1985, lorsque cet accord est signé, le monde est pourtant très différent de celui que nous connaissons aujourd'hui :
- Le mur de Berlin est encore debout ;
- Internet et les réseaux sociaux n'existent pas ;
- Les filières de passeurs n'ont pas l'organisation transnationale qu'elles ont acquise depuis ;
- Les grands bouleversements géopolitiques qui marquent les décennies suivantes – des printemps arabes à la guerre en Syrie, de l'instabilité au Sahel au retour de la guerre sur le continent européen – sont encore inimaginables.
Schengen n'a donc pas été conçu pour faire face au monde de 2026.
Ce n'est pas un reproche. C'est un constat.
L'Europe demande aujourd'hui à un système pensé pour une Europe de la fin de la Guerre froide de répondre à des défis qu'aucun de ses concepteurs ne pouvait anticiper.
C'est sans doute là que se situe le véritable débat.
Il ne réside pas uniquement dans le nombre de personnes qui arrivent aux frontières de l'Union, mais dans la manière dont fonctionne notre système d'asile.
Réformer le droit d'asile sans renoncer à ses principes
Le droit d'asile est l'un des fondements des démocraties européennes. Il est né des tragédies du XXᵉ siècle et protège celles et ceux qui fuient les persécutions ou les conflits.
Ce principe ne devrait pas être remis en cause. En revanche, les modalités de son application méritent, elles, d'être réinterrogées.
Aujourd'hui, dans la plupart des situations, une demande de protection internationale ne peut être examinée qu'après l'arrivée sur le territoire européen. Cette logique crée une contradiction, pour accéder à la procédure, il faut d'abord franchir la frontière. Ce mécanisme alimente les réseaux de passeurs, favorise les traversées clandestines et entretient une confusion entre le droit d'asile et l'immigration au sens large.
Or ces deux réalités ne sont pas identiques.
Toutes les personnes qui cherchent à rejoindre l'Europe ne relèvent pas de la protection internationale. Certaines fuient des persécutions. D'autres recherchent de meilleures perspectives économiques. Le droit international prévoit précisément que ces situations soient examinées individuellement. Encore faut-il que le système conserve la capacité de distinguer efficacement les unes des autres.
Cette réflexion conduit inévitablement à une autre question, souvent évitée tant elle est sensible : une démocratie peut-elle accueillir sans limite toutes les personnes qui souhaitent s'installer sur son territoire ?
La question mérite d'être examinée sans slogans ni caricatures
Aucun État ne dispose de capacités infinies. Les logements, les écoles, les hôpitaux, les finances publiques ou encore les services administratifs ont des limites. Reconnaître cette réalité ne revient pas à nier la détresse de ceux qui cherchent une vie meilleure. C'est rappeler qu'une politique publique ne peut exister sans arbitrages.
Gouverner, c'est choisir.
Choisir ne signifie pas renoncer à la solidarité. Cela signifie définir des règles, les appliquer et être en mesure de les faire respecter, mais aussi choisir son immigration.
Certaines pistes de réforme, comme l'examen des demandes de protection internationale avant l'entrée sur le territoire européen, méritent désormais d'être examinées sérieusement. Défendue depuis plusieurs années par Theo Francken et évoquée sous différentes formes dans plusieurs pays européens, cette approche ne supprimerait pas le droit d'asile.
Elle en modifierait les modalités afin de rompre le lien entre le franchissement irrégulier d'une frontière et l'ouverture automatique d'une procédure sur le territoire de l'Union.
Cette proposition permet de réfléchir à un système qui n'a pratiquement pas évolué alors que le monde, lui, s'est profondément transformé.
La souveraineté démocratique au cœur du débat
Au fond, cette chronique ne parle ni de Ceuta, ni même de Schengen.
Elle pose une question beaucoup plus fondamentale.
Les démocraties ont-elles encore la capacité d'adapter leurs institutions lorsque les réalités qui les entourent changent ?
Préserver le droit d'asile, la libre circulation et la coopération européenne constitue un défi majeur pour les démocraties européennes. Encore faut-il que ces principes continuent à inspirer confiance. Cette confiance repose sur une condition simple : les citoyens doivent avoir la certitude que leurs représentants conservent la maîtrise des décisions qui engagent l'avenir de leur pays.
La véritable question est peut-être :
Est-ce qu'une démocratie peut durablement préserver sa souveraineté, alors qu'elle ne maîtrise plus pleinement les conditions dans lesquelles s'exerce l'une de ses compétences les plus fondamentales : le contrôle de son territoire ?
Poser la question, c'est y répondre !