Wikipédia, le sionisme et ceux qui écrivent désormais notre réalité (Chronique)
Lorsqu'une encyclopédie devient l'une des principales sources des moteurs de recherche et des intelligences artificielles, chaque définition prend une dimension nouvelle. Dans cette chronique, Alain Schenkels montre que les débats autour du sionisme ne relèvent plus seulement d'une querelle éditoriale, mais d'une question démocratique.
Publié par Alain Schenkels
Résumé de l'article
Lorsque Wikipédia devient l'une des principales portes d'entrée du savoir numérique, le choix des mots n'est jamais anodin. Cette chronique questionne la neutralité de l'encyclopédie et son influence sur notre perception de l'histoire.
Pendant des années, un conseil revenait inlassablement dans les écoles : « Ne citez jamais Wikipédia comme une source absolue. » Le message était simple. L'encyclopédie pouvait constituer un excellent point de départ, mais certainement pas un point d'arrivée.
Cette recommandation appartient presque au passé.
Aujourd'hui, Wikipédia ne s'adresse plus seulement aux étudiants. Elle nourrit Google, les assistants vocaux et les grands modèles d'intelligence artificielle. Ses articles irriguent une partie considérable de l'information qui circule chaque jour sur Internet.
Lorsqu'une définition évolue sur Wikipédia, ce n'est plus uniquement une page web qui change. C'est un élément de notre environnement numérique tout entier.
C'est pourquoi la définition actuelle du sionisme mérite qu'on s'y arrête.
Le poids des premiers mots
La version anglophone de Wikipédia ne présente plus d'abord le sionisme comme le mouvement national juif né à la fin du XIXe siècle. Elle choisit désormais d'ouvrir sa définition par une lecture qui l'associe d'emblée à la colonisation de la Palestine.
Ce choix éditorial n'est pas anodin. Il ne se contente pas de décrire un débat historique : il en privilégie l'une des lectures avant même que le lecteur ne découvre les autres.
Une encyclopédie devrait présenter les controverses. Elle ne devrait jamais commencer par en adopter implicitement l'une des interprétations, surtout erronée. Pourtant, c'est précisément le sentiment que laisse aujourd'hui la version anglophone de Wikipédia consacrée au sionisme.
Il existe certes des historiens qui analysent le sionisme sous l'angle du colonialisme. Certains vont même jusqu'à contester la légitimité de la création de l'État d'Israël. C'est le propre de toute démocratie d’accepter le débat et des critiques, parfois très sévères.
Mais une encyclopédie n'a pas pour mission de faire de cette lecture le point de départ d'un mouvement qui, historiquement, est d'abord celui de l'autodétermination du peuple juif et de la renaissance d'un État sur sa terre ancestrale.
Une encyclopédie commence par définir. Elle expose ensuite les controverses. Faire l'inverse ne relève plus de la neutralité éditoriale. C'est déjà imposer un cadre idéologique au lecteur.
Le rôle d'une encyclopédie n'est pas d'arbitrer une controverse historique dès la première phrase. Son rôle consiste à expliquer pourquoi cette controverse existe. La nuance est fondamentale.
Une définition n'est jamais un simple résumé. Elle choisit le point de départ du raisonnement. Or celui qui choisit le point de départ influence déjà le chemin parcouru par le lecteur.
La comparaison entre les différentes versions linguistiques rend ce phénomène particulièrement visible. Les versions hébraïque, espagnole ou suédoise ouvrent d'abord sur le mouvement national juif, son aspiration à l'autodétermination ou le contexte de l'antisémitisme européen, avant d'exposer les controverses.
Les faits restent largement identiques. Le récit, lui, change profondément.
Selon la langue utilisée, le lecteur ne découvre donc pas exactement la même histoire.
Je ne conteste pas le droit de critiquer le sionisme. Je conteste le fait que ces critiques deviennent la définition même du sionisme. Une encyclopédie ne devrait jamais présenter un mouvement historique d'abord à travers les arguments de ses détracteurs. Ce n'est plus de la neutralité. C'est déjà une interprétation.
Aucune encyclopédie ne définirait d'abord le nationalisme irlandais, grec ou polonais par les violences qui ont accompagné leur histoire avant d'expliquer ce qu'ils furent. Pourquoi le sionisme échapperait-il à cette règle élémentaire de cohérence historique ?
Quand la neutralité est contestée
Ce constat ne provient plus seulement de lecteurs critiques.
Il est désormais porté par Larry Sanger, l'un des deux cofondateurs de Wikipédia.
Vingt-cinq ans après avoir participé à la création de l'encyclopédie, Sanger a lui-même été banni de la plateforme. Dans plusieurs entretiens, il affirme que Wikipédia s'est progressivement éloignée de son ambition initiale de neutralité.
Selon lui, une minorité très organisée de contributeurs et d'administrateurs expérimentés finit par orienter le contenu des sujets les plus sensibles. Le mécanisme, explique-t-il, ne consiste pas à falsifier les faits. Il repose sur un processus beaucoup plus subtil : sélectionner les sources jugées recevables, écarter celles qui le sont moins, puis présenter le résultat comme un consensus scientifique ou historique.
Sanger va plus loin encore. Il estime que, sur plusieurs sujets, notamment ceux liés à Israël depuis les attaques du 7 octobre 2023, Wikipédia reflète de plus en plus une sensibilité idéologique qu'il qualifie lui-même de très marquée à gauche. Il évoque même un « antisémitisme presque institutionnalisé ». Cette réflexion mérite d'être entendue lorsqu'elle émane du cofondateur de la plateforme.
Les limites du modèle collaboratif
La Fondation Wikimedia rappelle qu'elle ne rédige pas les articles et que les contenus résultent d'un consensus entre bénévoles.
Sur le principe, le modèle reste remarquable.
Dans la pratique, il dépend de celles et ceux qui investissent le plus de temps dans les discussions, maîtrisent les procédures internes et exercent les fonctions les plus influentes.
Les décisions disciplinaires prises ces derniers mois montrent d'ailleurs que Wikipédia reconnaît elle-même l'existence de conflits d'influence sur les pages consacrées à Israël et à la Palestine.
Des contributeurs ont été sanctionnés pour avoir tenté d'organiser des campagnes d'influence ou de contourner les règles communautaires. Les sanctions ne disent évidemment rien de la véracité d'une position historique. Elles démontrent en revanche que la bataille éditoriale est bien réelle.
L'Anti-Defamation League affirme également avoir identifié plusieurs dizaines de contributeurs dont les activités révéleraient une coordination importante sur les sujets liés à Israël, à l'antisémitisme et au conflit israélo-palestinien.
Ces conclusions restent celles de l'organisation. Elles ne constituent pas une décision judiciaire. Elles alimentent néanmoins un débat qui dépasse largement le cercle des contributeurs de Wikipédia.
Qui écrit désormais notre réalité ?
Pendant longtemps, ces désaccords concernaient principalement les lecteurs de Wikipédia.
Ce n'est plus le cas.
Les moteurs de recherche reprennent massivement ses contenus. Les assistants conversationnels et de nombreux modèles d'intelligence artificielle les utilisent également comme matière première.
Autrement dit, une phrase rédigée aujourd'hui par quelques dizaines de contributeurs peut demain influencer des millions de réponses générées automatiquement.
C'est précisément ce qui rend la neutralité indispensable.
Aucune encyclopédie n'atteindra jamais une objectivité parfaite. Aucune rédaction n'échappera totalement aux sensibilités de ceux qui la composent.
Mais lorsqu'une plateforme devient une infrastructure mondiale de la connaissance, elle ne peut plus se contenter d'invoquer son fonctionnement collaboratif pour écarter les critiques.
Elle doit accepter un niveau d'exigence supérieur.
Qui définit désormais le réel ?
Au fond, cette chronique ne porte pas seulement sur le sionisme.
Demain, la même question pourra concerner l'immigration, le climat, la bioéthique, l’Islam ou toute autre question traversée par des clivages idéologiques.
Une démocratie ne redoute pas les controverses. Elle vit de leur confrontation.
En revanche, elle doit s'inquiéter lorsqu'une seule lecture tend progressivement à se présenter comme la définition naturelle des choses, simplement parce qu'elle occupe la première ligne de l'encyclopédie la plus consultée au monde.
Larry Sanger résume cette inquiétude par une formule frappante : le véritable pouvoir n'est pas seulement celui de censurer. C'est celui de décider ce qui mérite d'être considéré comme vrai, crédible ou suffisamment légitime pour devenir le point de départ de toute recherche.
À l'heure où Wikipédia irrigue les moteurs de recherche et les intelligences artificielles, cette réflexion dépasse largement le destin d'une encyclopédie collaborative.
Elle touche à une question bien plus fondamentale :
Qui écrit désormais la première version de la réalité que les machines apprendront demain ?