Loi-programme : 735 pages pour vous prendre plus d’argent. Discrètement (Carte blanche)
Dans cette carte blanche, Xavier Corman, entrepreneur dans la fintech, interroge la logique budgétaire du gouvernement De Wever. Derrière l’accumulation technique de mesures, il voit se dessiner une ligne claire : l’ajustement repose d’abord sur les recettes, au détriment d’une remise en question plus profonde de la dépense publique.
Publié par Contribution Externe
Résumé de l'article
— Derrière 735 pages techniques, la loi-programme augmente principalement la contribution des ménages et des entreprises.
— La hausse de la charge d’intérêts réduit les marges budgétaires et accentue la pression fiscale sans réforme profonde.
— L’absence de remise à plat de la dépense publique laisse intacte la structure d’un modèle sous tension.
735 pages. C’est l’épaisseur de la loi-programme du gouvernement Bart De Wever, renvoyée une deuxième fois au Conseil d’État ce 16 avril. 735 pages de “mesures budgétaires”. Une expression lisse, presque administrative, qui masque pourtant une évolution très concrète : davantage de prélèvements sur les ménages et les entreprises. Et face à un document de cette taille, le débat public peine à s’installer. Trop dense, trop technique, trop fragmenté pour être réellement appréhendé dans son ensemble.
Une fois ramené à l’essentiel, le contenu apparaît pourtant clairement. Hausse des accises sur le carburant et le gaz. Plafonnement de l’indexation des salaires. Réduction de certaines déductions fiscales. Ces mesures ont un point commun : elles augmentent, directement ou indirectement, la contribution de ceux qui travaillent, consomment et investissent. Dans le même temps, la question de la dépense publique reste largement à l’arrière-plan. Les mécanismes existants sont reconduits, les structures restent en place, et les arbitrages de fond ne sont pas abordés.
Le contraste est d’autant plus marqué que le contexte politique ouvrait une fenêtre particulière. Un gouvernement présenté comme plus attentif aux équilibres économiques pouvait engager un mouvement, même progressif, vers davantage de discipline budgétaire. Sans basculer dans des approches radicales à la Javier Milei, une inflexion était possible. Une hiérarchisation des dépenses, une simplification des structures, une mise sous tension de certains postes budgétaires. Cette dynamique n’apparaît pas dans le texte. Le schéma reste familier : préserver les équilibres existants et ajuster les recettes.
Un ajustement par les recettes, sous contrainte budgétaire croissante
Le cadre budgétaire rend pourtant cet arbitrage de plus en plus visible. Le déficit belge est attendu autour de 5,1 à 5,2 % du PIB en 2026, tandis que la dette publique approche les 110 %. Surtout, la charge d’intérêts entre dans une phase d’accélération. Selon la Banque Nationale de Belgique, elle passera de 12,2 milliards d’euros aujourd’hui à 20,9 milliards en 2030. Cela représente 8,7 milliards supplémentaires à financer chaque année, sans création de services publics additionnels.
Ce glissement modifie la nature même de l’effort demandé. Une part croissante des recettes ne finance plus des politiques publiques, mais stabilise une trajectoire héritée du passé. L’augmentation de la charge d’intérêts représente à elle seule plus de deux fois le budget annuel de la Défense. C’est un volume financier considérable, qui réduit mécaniquement les marges disponibles pour l’avenir.
Dans ce contexte, concentrer l’ajustement sur les recettes pose une question de cohérence. Augmenter les accises sur le carburant touche en priorité les ménages qui disposent de peu d’alternatives. Plafonner l’indexation réduit progressivement le pouvoir d’achat dans un pays déjà fortement taxé. Réduire les déductions resserre encore la base imposable. Ces mesures produisent des effets budgétaires rapides, mais elles laissent intacte la structure globale.
Des angles morts persistants dans la structure de la dépense
Parallèlement, les dépenses publiques représentent environ 55 % du PIB. Plus d’un euro sur deux transite par l’État. Cette réalité appelle une réflexion sur l’allocation des ressources, sur les priorités collectives et sur l’efficacité des dispositifs existants. Or cette réflexion reste limitée dans le texte présenté.
Ce qui ressort de ces 735 pages tient autant à leur contenu qu’à leurs angles morts. Les structures administratives, les niveaux de pouvoir, les mécanismes de redistribution et les entités publiques les plus fragiles ne font pas l’objet d’une remise à plat. Le cadre est reconduit, et l’effort porte principalement sur ceux qui contribuent déjà le plus.
L’enjeu dépasse la séquence actuelle. Il touche à la capacité du pays à ajuster son modèle dans un environnement budgétaire plus contraint. Une trajectoire différente pouvait être engagée, même de manière progressive, en combinant maîtrise des dépenses et adaptation des recettes. Cette possibilité reste en grande partie inexploitée.
Le Conseil d’État a renvoyé le texte une deuxième fois. Il sera retravaillé, puis adopté. Et ses effets apparaîtront progressivement, ligne après ligne, dans les comptes des ménages et des entreprises.
À horizon 2030, la charge d’intérêts atteindra 20,9 milliards d’euros par an. Cette perspective est déjà intégrée dans les projections. Elle fixe un cadre durable.
La question porte désormais sur la manière dont cet effort est réparti et sur la capacité à engager, à côté de cet ajustement, une évolution du modèle lui-même. Sur ce point, ces 735 pages donnent une indication claire.