Luc Bertrand, Fabien Pinckaers, Bernard Arnault : pourquoi les grands patrons doivent reprendre la parole
Luc Bertrand, Fabien Pinckaers et Bernard Arnault ont récemment pris publiquement position sur la fiscalité, l'économie ou la réussite des entreprises. Une évolution qui traduit un mouvement plus profond : le retour des dirigeants d'entreprise dans le débat public. Et c'est une bonne nouvelle.
Publié par Demetrio Scagliola
Résumé de l'article
- Luc Bertrand, Fabien Pinckaers et Bernard Arnault illustrent le retour des patrons dans le débat public.
- Leur parole mérite d'être confrontée, contextualisée et interrogée, pas écartée.
- Une démocratie vivante gagne à entendre aussi ceux qui investissent, innovent et créent des emplois.
Luc Bertrand, président d'Ackermans & van Haaren, l'a dit crument il y a quelques jours : la fiscalité belge a touché « la limite du raisonnable ». Et d'égrener, sans détour, plusieurs pistes pour redonner de l'air aux finances publiques.
Quelques semaines plus tôt, Fabien Pinckaers, fondateur d'Odoo, montait d'un cran. Mettre un impôt sur le patrimoine, prévenait-il, et il envisagera sérieusement de quitter la Belgique.
Cette semaine, Bernard Arnault sortait lui aussi de son silence pour répondre au Monde : non, un grand groupe français ne devrait pas être stigmatisé pour réussir à l'international et porter au-dehors le rayonnement économique du pays.
Un détail ne l'est pas : Arnault venait tout juste d'ouvrir un compte sur X, et son premier message a déjà été vu par des millions de personnes. Le geste compte. Comme l'arrivée, sur la même plateforme, de Jensen Huang, le patron de Nvidia, il dessine une tendance qui ne fait que s'amplifier : les grands dirigeants entendent désormais s'adresser directement au public, sans se contenter des canaux traditionnels.
Trois patrons. Trois sujets. Un seul signal : les chefs d'entreprise reprennent possession du débat public.
Et c'est une bonne chose.
Longtemps, le contrat implicite était clair : un entrepreneur crée, investit, embauche — il laisse à d'autres le soin de commenter les choix collectifs. Cette retenue avait ses vertus. Elle a aussi ses limites, et l'époque est en train de les faire craquer.
La raison est simple : les grands dirigeants vivent au quotidien les conséquences des décisions publiques. Fiscalité, compétitivité, énergie, innovation, attractivité du territoire — pour eux, ce ne sont pas des débats de salon mais des réalités qui pèsent sur leurs investissements et orientent leurs choix stratégiques. Les ignorer, c'est se priver de l'avis de ceux qui, chaque jour, arbitrent dans le concret.
Leur parole n'est évidemment pas parole d'Évangile. Un patron défend d'abord les intérêts de son entreprise, comme un syndicaliste défend ceux de ses mandants, comme une association défend sa cause. Mais cette partialité supposée ne suffit pas à disqualifier le propos. C'est même l'inverse : la démocratie se nourrit de regards situés, qu'elle confronte plutôt qu'elle ne disqualifie.
C'est précisément ici que le rôle du journaliste trouve tout son sens. Non pas en se contentant de elayer la sortie publique, mais en la mettant aussi à l'épreuve : poser les bonnes questions, décrypter les enjeux, identifier ce qui relève de l'intérêt général et ce qui sert d'abord une stratégie d'entreprise. Le travail de contrepoint, de contextualisation, de mise en perspective n'a jamais été aussi nécessaire.
Ce travail journalistique suppose pourtant une matière première : que le dirigeant accepte de se livrer. Et de ce point de vue, une prise de position directe, fût-elle abrupte, restera toujours préférable à un communiqué aseptisé. Le propos vivant se discute, se nuance, se contredit ; la communication maîtrisée, elle, ne laisse aucune prise — elle bloque le débat au lieu de l'ouvrir.
Reste que l'exercice le plus enrichissant, pour le journaliste comme pour son interlocuteur, demeure l'interview véritable. Celle où le dirigeant s'engage face à un questionnaire construit, où l'on creuse au lieu d'effleurer, où l'on accepte la contradiction plutôt que le monologue. La prise de parole publique est un premier pas ; l'interview approfondie reste l'horizon.
Une démocratie saine repose sur la confrontation des idées. Elle gagne à entendre les travailleurs, les syndicats, les associations, les experts, les responsables politiques — mais aussi ceux qui prennent le risque d'investir et de créer de la valeur. Les exclure du débat au nom d'une pureté qui n'existe nulle part ailleurs, c'est appauvrir la conversation collective.
Syndicats vs patrons: le grand déséquilibre belge
Il faut aussi regarder le paysage médiatique belge en face. Pendant des années, un déséquilibre s'est installé, parfois sans qu'on le remarque. Les organisations syndicales y occupent une place massive, organisée, minutieuse, régulière — des prises de parole concertées, des tribunes bien rythmées, des porte-parole entraînés. Face à elles, le monde patronal a longtemps cultivé la discrétion, voire la timidité, laissant à d'autres le soin d'occuper le terrain. Le résultat n'était pas neutre : le débat public s'est construit sur une asymétrie, où la voix des organisations de travailleurs résonnait fort, et celle des entreprises se faisait rare, voire inaudible.
Les sorties publiques récentes des grands patrons ne renversent pas tout. Elles n'effacent pas le nécessaire travail de contrepoint ni les questions légitimes sur les intérêts défendus. Mais elles ont au moins un mérite : rééquilibrer un terrain longtemps inégal, et enrichir un débat qui manquait souvent d'une de ses voix.
Le véritable danger, en vérité, n'est pas que les patrons prennent la parole. C'est qu'ils y renoncent.