Pétrole : comment Shell profite du chaos iranien pour s'enrichir...
La guerre au Moyen-Orient continue de bouleverser le marché mondial de l’énergie. Shell a vu ses profits bondir au premier trimestre grâce à ses traders et à la flambée des prix du pétrole et du gaz, mais le groupe britannique subit désormais lui aussi les conséquences directes du conflit, notamment au Qatar.
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
Porté par l’explosion des prix de l’énergie et la volatilité provoquée par la guerre contre l’Iran, Shell affiche ses meilleurs profits depuis deux ans. Mais le géant pétrolier prévient déjà que le conflit commence à frapper directement sa production.
Shell a publié ce jeudi des résultats spectaculaires, illustrant à quel point la guerre entre Israël, les États-Unis et l’Iran redessine actuellement l’économie mondiale de l’énergie.
Le géant britannique a enregistré près de 6,9 milliards de dollars de bénéfices ajustés au premier trimestre, soit son meilleur résultat depuis deux ans et bien davantage que les attentes des marchés. Le groupe profite à plein de la flambée des prix du pétrole, du gaz et surtout de l’extrême volatilité des marchés énergétiques depuis le déclenchement du conflit iranien à la fin février.
Mais derrière cette manne financière se cache aussi une réalité beaucoup plus inquiétante : Shell commence désormais à perdre une partie significative de sa capacité de production au Moyen-Orient.
Les traders de Shell réalisent un véritable jackpot
Le grand gagnant immédiat du chaos géopolitique est le département trading de Shell. Comme BP ou TotalEnergies, le groupe a profité des écarts brutaux de prix sur le pétrole, le diesel, le kérosène et le gaz naturel liquéfié. Dans ce type de crise, les grands négociants énergétiques peuvent exploiter les différences de prix entre régions, multiplier les opérations d’arbitrage et répondre à une demande massive de couverture des risques.
Les bénéfices de la division « chemicals and products », qui regroupe notamment les activités de trading pétrolier, ont ainsi explosé à près de 2 milliards de dollars, contre une perte au trimestre précédent.
Les raffineries européennes de Shell ont également bénéficié des tensions sur les carburants, en particulier sur le kérosène, devenu l’un des produits les plus stratégiques du moment alors que l’Europe craint désormais de véritables pénuries aériennes cet été.
Le détroit d’Ormuz devient un cauchemar industriel
Mais le conflit commence aussi à produire des dégâts directs sur les infrastructures du groupe. Environ 20 % du pétrole et du gaz mondial transitent normalement par le détroit d’Ormuz. Or celui-ci est aujourd’hui presque paralysé par les menaces iraniennes et par le blocus américain instauré après les frappes de février. Shell possède des actifs extrêmement exposés dans la région, notamment au Qatar.
Son immense installation Pearl GTL, l’un des plus grands complexes mondiaux de transformation de gaz en carburants liquides, a été touchée par une frappe iranienne en mars. L’une des unités de production est désormais hors service pour environ un an, selon la direction du groupe.
Résultat : la production gazière de Shell devrait chuter de plus de 30 % au deuxième trimestre.
Le groupe avertit également que le redémarrage partiel de certaines installations dépendra entièrement de la possibilité de faire circuler les produits énergétiques via Ormuz.
Autrement dit : même lorsque les infrastructures sont techniquement réparées, encore faut-il pouvoir exporter.
Des profits records… mais aussi une dette qui grimpe
La situation illustre le paradoxe actuel des majors pétrolières. D’un côté, les prix élevés et la volatilité créent des profits massifs. De l’autre, le conflit désorganise profondément les chaînes logistiques mondiales et oblige les groupes à immobiliser davantage de liquidités.
La dette nette de Shell a ainsi bondi de plus de 11 milliards de dollars sur un an pour atteindre 52,6 milliards.
Le groupe a donc choisi une approche prudente : le dividende augmente de 5 %, mais le programme de rachat d’actions est réduit à 3 milliards de dollars, contre 3,5 milliards auparavant.
Les marchés ont d’ailleurs accueilli les résultats avec prudence : l’action Shell reculait jeudi matin malgré les excellents bénéfices.
Une crise énergétique qui s’installe
Au-delà du cas Shell, ces résultats confirment surtout que la crise énergétique liée à la guerre iranienne entre dans une nouvelle phase.
Au départ, les marchés avaient surtout réagi à la flambée des prix. Désormais, les dégâts physiques sur les infrastructures et les perturbations logistiques commencent à affecter directement la production mondiale.
L’Agence internationale de l’énergie avertit depuis plusieurs semaines que l’Europe pourrait connaître de graves tensions sur le kérosène dès cet été. Plusieurs compagnies aériennes réduisent déjà leurs vols.
Dans ce contexte, les géants pétroliers européens vivent une situation paradoxale : jamais leurs traders n’ont autant gagné d’argent, mais jamais non plus leurs infrastructures n’ont été aussi exposées à un choc géopolitique majeur.
Et derrière les profits records de Shell apparaît désormais une réalité beaucoup plus stratégique : le marché mondial de l’énergie reste suspendu à quelques centaines de kilomètres maritimes autour du détroit d’Ormuz.