Propos de Bally Bagayoko : deux poids, deux mesures ? (édito)
Il y a des mots qui, selon celui qui les prononce, déclenchent une tempête médiatique ou glissent dans un silence gêné. Bally Bagayoko vient d’en fournir une nouvelle illustration après son appel feutré à l'insurrection.
Publié par Nicolas de Pape
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Résumé de l'article
-Bally Bagayoko, maire LFI de Saint-Denis - Pierrefitte, a contesté sur LCI la pleine légitimité populaire d’une éventuelle victoire du RN en 2027, après avoir évoqué sur Oumma une possible « insurrection populaire ».
-Ces propos interrogent : dans une démocratie, un résultat électoral ne peut être reconnu seulement lorsqu’il convient au camp politique jugé moralement légitime.
-Le silence relatif qui entoure cette séquence illustre un deux poids, deux mesures médiatique : les mêmes mots, prononcés par un responsable du RN contre la gauche, auraient déclenché une tempête politique.
Le maire LFI de Saint-Denis - Pierrefitte, nouvelle figure de la gauche radicale, a tenu ces derniers jours plusieurs propos pour le moins troublants. Sur LCI, face à Jean-Michel Aphatie, il a estimé qu’une victoire du Rassemblement national à la présidentielle de 2027 donnerait au futur président une « légitimité institutionnelle », sans doute, mais jamais une « légitimité populaire ».
Drôle de formule. Car dans une démocratie, l’élection au suffrage universel direct ne confère pas seulement une légitimité administrative ou procédurale. Elle est, précisément, l’expression de la légitimité populaire ! En particulier l'élection présidentielle que Charles de Gaulle a voulu comme LA rencontre entre le futur président et le peuple français.
Si un responsable du RN disait la même chose, tout le monde hurlerait - à juste titre d’ailleurs - au bruit des bottes et au retour des ligues des années 30. Mais comme Bagayoko est d’extrême gauche, il peut tout se permettre. Ainsi va la vie au pays du privilège rouge ! https://t.co/oyxHmvfOmJ
— Amine El-Khatmi (@Aminelkhatmi) May 11, 2026
Autrement dit, si le peuple vote mal, son vote ne serait plus tout à fait le peuple. Il faudrait alors lui opposer une autre légitimité. Plus pure. Plus morale. Plus conforme aux attentes du camp de M. Bagayoko ?
Malaise sur le plateau
Face au malaise perceptible de ses interlocuteurs (Apathie évoquant son « trouble »), Bally Bagayoko a maintenu sa ligne. Le RN et tous ceux qui le soutiennent seraient, selon lui, porteurs d’un projet politique dangereux pour les territoires populaires, en particulier ceux dans lesquels il a grandi. Il a le droit de le penser. Il a le droit de combattre le RN. Il a même le droit de mobiliser politiquement contre lui.
Mais il y a une frontière, dans une démocratie, entre combattre un adversaire dans les urnes et contester par avance la légitimité du suffrage si le résultat ne convient pas.
Appel à l’insurrection
Comme nous l'avons révélé récemment, dans un entretien accordé à Oumma (56:12). Interrogé sur l’hypothèse d’une victoire de Marine Le Pen ou Jordan Bardella en 2027, Bally Bagayoko a évoqué une « insurrection populaire ». Un appel feutré certes, mais un appel quand même :
"Moi, j'ai l'intime conviction que la population est capable de se lever. Et cette forme d'insurrection populaire, elle sera possible que si déjà on redonne en fait du pouvoir à la base (...) Bien sûr, l'insurrection populaire au sens bien sûr se lever la population de manière importante, parce que c'est malheureusement toutes les réformes importantes dans ce pays se sont faites par une insurrection populaire. Je veux dire, la prise de la Bastille, ce sont des choses qui sont liées en fait à l'histoire de France. Et c'est bien parce que à un moment donné, y a une forme d'indignation populaire qui se traduit par une mobilisation de masse et qui fait qu'à un moment donné, on arrive à obtenir quelque chose."
Ce que je dis, c'est que si ça advient, c'est bien parce qu'à un moment donné, il y aura des responsables, parce que les gens qui n'ont plus rien à attendre de l'État, parfois même plus rien à attendre des formations politiques, et qui veulent prendre leur destin en main (...)
Le journaliste l'interpelle : "Alors attention, puisqu'on va vous reprocher d'appeler à l'insurrection, Monsieur Bagayogo !"
"Les gens, ils sont à la fois conscientisés et qu'en fait ils ont pas besoin d'appel. Ils décideront. Les gilets jaunes, ils n'ont pas eu besoin d'appel, ils l'ont fait eux-mêmes. Ce que je dis, c'est que si ça advient, c'est bien parce qu'à un moment donné, il y aura des responsables, parce que les gens qui n'ont plus rien à attendre de l'État, parfois même plus rien à attendre des formations politiques, et qui veulent prendre leur destin en main (...)"
Un vocabulaire de la rupture, du soulèvement, de la mise en cause directe de l’ordre institutionnel. Pour justifier cette perspective, l’élu cite donc la prise de la Bastille, comme si l’élection d’un président de la République au suffrage universel pouvait être rangée dans la même catégorie qu’un épisode révolutionnaire de 1789 qui a, rappelons-le, mené à la Terreur de Robespierre.
Contraste médiatique frappant
Ses défenseurs diront qu’il s’agissait d’un constat, non d’un appel. Que la colère populaire existe. Que les quartiers populaires ne supporteraient pas une victoire du RN. Peut-être. Mais lorsqu’un responsable politique, maire d’une ville de plus de 100.000 habitants, parle d’« insurrection populaire » en cas de victoire d’un parti légal, représenté massivement au Parlement, c'est un dérapage.
Le contraste médiatique est frappant. Imaginons une seconde Jordan Bardella déclarer : « Si Jean-Luc Mélenchon gagne la présidentielle de 2027, il y aura une insurrection populaire. » Que se passerait-il ? Les plateaux s’enflammeraient.
Le camp antiraciste
Les éditorialistes parleraient de menace contre la République. Les responsables politiques réclameraient des sanctions. Les associations saisiraient les autorités compétentes. On convoquerait, une fois encore, les « heures les plus sombres de notre histoire ».
Mais Bally Bagayoko appartient à l’autre camp. Celui qui se présente comme antiraciste, antifasciste, républicain par essence. Dans sa bouche, insurrection devient une image. La contestation de la légitimité populaire une analyse.
Indulgence
Cette indulgence dit beaucoup du climat politique français. On peut dénoncer la brutalité du débat public. On peut, à juste titre, condamner les attaques racistes dont Bally Bagayoko a pu faire l’objet depuis son élection. On peut même reconnaître qu’une partie de la droite médiatique l’a parfois caricaturé. Mais rien de tout cela ne l’autorise à jouer avec le feu démocratique.
La République ne peut pas fonctionner à géométrie variable. Elle ne peut pas considérer qu’un vote est pleinement légitime lorsqu’il porte la gauche au pouvoir, mais seulement « institutionnel » lorsqu’il pourrait porter le RN à l’Élysée. Elle ne peut pas s’indigner de certains mots dans une bouche et les relativiser dans une autre.
Des excuses à Ruth Elkrief
Bally Bagayoko a aussi accusé Ruth Elkrief de l'avoir fait exprès, par relégation, après qu’elle a écorché son prénom à l’antenne et il a réclamé des excuses. Ce qui, selon lui, "la discrétite en tant que journaliste".
Là encore, chacun peut juger la séquence. Après deux mois, la journaliste devrait être capable de prononcer son nom. Mais il est tout de même frappant de voir un élu si prompt à traquer les ambiguïtés chez les autres s’autoriser, lui, des ambiguïtés autrement plus dangereuses lorsqu’il parle d’insurrection.
Au fond, cette affaire révèle une dérive plus profonde : une partie de la gauche ne se contente plus de combattre le RN politiquement. Elle prépare les esprits à l’idée qu’une victoire de ce parti ne serait pas vraiment acceptable, même si elle sortait des urnes. Elle fait peur aux Français ordinaires : voter bien ou sinon… Cela s’appelle tout simplement le refus du suffrage universel lorsqu’il ne va pas dans le bon sens.