Qui est Silvia Salis, la nouvelle star de la gauche italienne qui pourrait défier Giorgia Meloni ?
Ancienne championne olympique devenue maire de Gênes, Silvia Salis bouscule la gauche italienne. Moderne, médiatique et populaire sur les réseaux sociaux, elle commence à apparaître comme une possible rivale de Giorgia Meloni pour les élections de 2027.
Publié par Demetrio Scagliola
Résumé de l'article
- Ancienne athlète olympique, Silvia Salis a conquis la mairie de Gênes en rassemblant presque tout le centre-gauche italien.
- Sa communication moderne, son succès sur les réseaux sociaux et des opérations populaires comme le concert gratuit de Charlotte de Witte ont accéléré sa notoriété nationale.
- À l'approche des législatives de 2027, son profil pourrait rebattre les cartes face à Elly Schlein et Giuseppe Conte pour désigner celui ou celle qui affrontera Giorgia Meloni.
Ancienne championne de lancer du marteau, double olympienne, devenue maire de Gênes presque sans transition, Silvia Salis est en train de bousculer la politique italienne. Moderne, très présente sur les réseaux sociaux et capable de parler à la gauche comme au centre, elle apparaît désormais comme une possible rivale de Giorgia Meloni pour les législatives de 2027. Mais avant de défier la Première ministre, elle devra résoudre un problème peut-être encore plus compliqué : convaincre son propre camp de lui laisser la place. Portrait du nouveau phénomène de la politique italienne.
L'image a immédiatement créé une petite tempête politique en Italie. Il y avait Giorgia Meloni sur la scène, le président de la région Ligurie Marco Bucci et le président de Confindustria Nautica Piero Formenti. Mais pas Silvia Salis.
Le 1er octobre, lors de l'inauguration du Salon nautique international de Gênes, la maire de la ville assiste depuis le premier rang au moment le plus symbolique de la cérémonie : le traditionnel ruban coupé en présence de la Première ministre italienne. Salis n'a pas été invitée à monter sur scène. Une situation suffisamment inhabituelle pour provoquer immédiatement une polémique politique.
La maire choisit pourtant de ne pas surjouer l'incident. Elle rappelle qu'elle représente Gênes et lâche simplement une petite phrase particulièrement efficace : « Si l'objectif était de m'enlever de l'attention, je ne crois pas qu'il ait été atteint. »
Il ne l'a effectivement pas été.
L'épisode devient un sujet national. Et l'ironie de l'histoire est que Giorgia Meloni n'en serait pas à l'origine. Selon des sources fiables, la Présidente du Conseil aurait elle-même été surprise de constater l'absence de Salis et aurait demandé des explications aux organisateurs avant de téléphoner à la maire pour lui faire part de son regret. Les organisateurs ont évoqué un problème de protocole, une explication qui n'a pas complètement éteint la controverse puisque Marco Bucci, lui, se trouvait bien sur scène.
Mais politiquement, l'image était faite : Meloni sur l'estrade, Salis en contrebas. Et une maire de Gênes qui, sans hausser le ton, réussit à récupérer la séquence médiatique.
Du lancer du marteau à la politique
Cette capacité à retourner une situation commence à devenir une marque de fabrique de Silvia Salis.
À 41 ans, la maire de Gênes présente surtout un profil que la politique italienne produit rarement. Avant les plateaux de télévision et les conseils municipaux, il y avait les stades.
Salis a été une athlète de très haut niveau. Spécialiste du lancer du marteau, dix fois championne d'Italie, elle a participé aux Jeux olympiques de Pékin en 2008 et de Londres en 2012. Après l'arrêt de sa carrière sportive en 2016, elle est passée de l'autre côté de la barrière et a progressivement gravi les échelons des institutions sportives jusqu'à devenir vice-présidente du Comité olympique national italien (CONI) en 2021.
Une première école du pouvoir, mais loin des appareils traditionnels des partis.
Lorsqu'elle se présente à la mairie de Gênes en 2025, son expérience électorale est quasiment inexistante. Elle impose cependant une condition : derrière sa candidature, le centre-gauche doit être uni.
Le pari fonctionne spectaculairement. Salis rassemble le Parti démocrate, le Mouvement 5 Étoiles, l'Alliance Verts-Gauche, +Europa mais aussi Italia Viva de Matteo Renzi et Azione de Carlo Calenda. Autrement dit, pratiquement toutes les sensibilités d'une opposition italienne habituellement experte dans l'art de se diviser.
Elle remporte Gênes dès le premier tour avec 51,48 % des voix contre 44,20 % à Pietro Piciocchi, candidat du centre-droit. Une victoire d'autant plus symbolique que la ville était dirigée depuis plusieurs années par la droite.
Gênes devient alors son laboratoire.
La maire qui aime les DJ belges
Un événement va particulièrement contribuer à transformer la maire en phénomène national.
Le 11 avril dernier, la municipalité organise en plein centre de Gênes un concert gratuit de la DJ belge Charlotte de Witte. Plus de 20.000 personnes passent par la Piazza Matteotti au cours de la soirée. Silvia Salis monte elle-même sur scène et danse à proximité de la DJ. Les images deviennent virales.
L'opération pourrait sembler anecdotique. Elle est en réalité très politique.
Gênes est confrontée au vieillissement de sa population. Salis veut donner à la ville une image plus jeune, plus vivante et plus internationale. Le concert devient donc simultanément un événement culturel, une opération d'attractivité urbaine et une formidable opération de communication.
Six mois plus tard, elle récidive. Le 2 octobre, au lendemain précisément de l'incident avec Meloni au Salon nautique, une autre DJ belge, Novah, transforme le Porto Antico en immense dancefloor gratuit. Les organisateurs revendiquent cette fois plus de 40.000 participants.
Salis a compris quelque chose que Giorgia Meloni maîtrise elle-même parfaitement : à l'époque des réseaux sociaux, la politique ne se construit plus uniquement dans les meetings ou sur les plateaux de télévision. Elle se construit aussi par des images.
Près d'un million d'abonnés sur les réseaux
Et dans ce domaine, la maire de Gênes est devenue une véritable machine.
Une analyse réalisée après sa première année de mandat recensait près d'un million d'abonnés cumulés sur Facebook, Instagram et TikTok et près de dix millions d'interactions. Sur Instagram seulement, elle approchait alors les 660.000 abonnés, dont plus de 600.000 gagnés depuis son arrivée à la mairie. Le concert de Charlotte de Witte avait provoqué une explosion : 129.000 abonnés Instagram avant l'événement, environ 300.000 dix jours plus tard.
Le phénomène dépasse donc largement Gênes.
Salis maîtrise les codes contemporains : vidéos courtes, séquences de vie quotidienne, humour, culture populaire, vêtements soigneusement choisis, mais sans donner l'impression d'une communication institutionnelle fabriquée dans un laboratoire.
Elle possède aussi un avantage difficile à construire artificiellement : elle semble appartenir à une génération différente de celle d'une bonne partie du personnel politique italien.
Et son profil d'ancienne sportive renforce cette image. Discipline, compétition, dépassement de soi : son passé lui fournit un récit personnel immédiatement compréhensible.
Une gauche qui veut gagner au centre sans renier la gauche
Mais réduire Silvia Salis à son image serait une erreur.
Sa véritable singularité se situe peut-être dans son positionnement politique.
Elle refuse d'ailleurs l'étiquette de « modérée ». Invitée dimanche dernier sur le plateau de Fabio Fazio, star de la télé italienne, pour y présenter son nouveau livre, Salis s'est définie comme « progressiste », tout en expliquant qu'elle n'avait aucune difficulté à défendre simultanément des thèmes de gauche, le développement économique et la protection de l'industrie. Pour gagner, estime-t-elle, le centre-gauche doit être capable de parler « à tous les mondes du pays ».
Le message est transparent.
Salis considère que la gauche italienne ne peut battre Meloni en additionnant uniquement ses électorats traditionnels. Elle doit reconquérir les classes moyennes, les entrepreneurs, les électeurs libéraux et une partie du centre.
Elle l'a encore expliqué cette semaine en défendant l'héritage électoral du PD de Matteo Renzi : malgré les critiques adressées depuis à l'ancien Premier ministre, rappelle-t-elle, le Parti démocrate avait dépassé 40 % à son apogée. « Quand le centre-gauche perd son âme centriste, il perd les élections », résume-t-elle.
C'est probablement là que Salis peut devenir réellement intéressante — et potentiellement dangereuse — pour Giorgia Meloni.
La cheffe du gouvernement dispose toujours d'un avantage considérable : un parti, Fratelli d'Italia, qui domine largement son camp, une coalition structurée et un leadership qui n'est sérieusement contesté par personne à droite.
À gauche, c'est exactement l'inverse.
Schlein, Conte… et maintenant Salis
Le principal obstacle à l'ascension de Silvia Salis ne s'appelle donc pas encore Giorgia Meloni. Il s'appelle Elly Schlein et Giuseppe Conte.
La première dirige le Parti démocrate, principale formation de l'opposition. Le second dirige le Mouvement 5 Étoiles. Tous deux peuvent légitimement revendiquer le leadership du « campo largo », la grande alliance susceptible d'affronter la droite.
Mais l'arrivée de Salis modifie progressivement l'équation.
Une enquête YouTrend publiée fin septembre la créditait déjà de 17 % dans une hypothétique primaire du centre-gauche à forte participation, derrière Elly Schlein, 31 %, et Giuseppe Conte, 27 %. Avec une participation plus faible, Salis montait même à 20,7 %, presque au niveau de Conte, 22,3 %.
Un autre sondage, réalisé par Ipsos, est encore plus révélateur : Salis obtenait un indice d'appréciation de 56 auprès de l'électorat progressiste, devant Conte, 55, et Schlein, 51.
Elle n'est donc pas aujourd'hui la favorite naturelle pour diriger la coalition. Mais elle est déjà devenue une hypothèse crédible.
Et certains poids lourds ont parfaitement compris son potentiel.
Matteo Renzi voit depuis plusieurs mois d'un bon œil son ascension. L'ancien ministre et figure historique du PD Dario Franceschini a lui aussi publiquement estimé que Salis pourrait jouer un rôle pour fédérer le centre du centre-gauche et permettre à la coalition d'élargir son électorat.
Son principal atout est précisément de ne pas disposer de son propre appareil politique. Paradoxalement, cette faiblesse peut devenir une force : Salis peut apparaître comme la candidate de la coalition plutôt que celle d'un parti.
Une nouvelle loi électorale qui change tout
Le calendrier commence surtout à accélérer.
Les prochaines élections législatives italiennes sont attendues en 2027. Et une réforme électorale adoptée début octobre vient de rendre la question du leadership encore plus cruciale.
Le nouveau système est proportionnel, mais prévoit un bonus de majorité pour une coalition dépassant 42 % des suffrages. Surtout, les coalitions doivent désormais annoncer avant le scrutin leur candidat à la présidence du Conseil.
Pour le centre-gauche, impossible donc de repousser éternellement la question : qui affrontera Giorgia Meloni ?
Conte défend l'idée de primaires. Schlein considère que le leadership devrait revenir à la formation obtenant le plus de voix. Salis, elle, se montre très réticente à des primaires qui obligeraient les différentes composantes du même camp à s'affronter avant de devoir gouverner ensemble.
À Gênes, elle avait justement procédé autrement : d'abord rassembler, ensuite gagner.
L'anti-Meloni ?
Reste la question centrale : Silvia Salis peut-elle vraiment devenir l'anti-Meloni ?
Elle-même entretient habilement l'ambiguïté.
Interrogée dès avril sur une éventuelle candidature face à la Première ministre, elle avait répondu qu'elle mentirait en affirmant qu'elle ne l'envisagerait pas si on le lui proposait.
Depuis, son discours s'est encore politisé. Elle parle davantage d'économie, d'immigration, d'Europe, d'Ukraine, du positionnement du PD et surtout de la stratégie nécessaire pour battre la droite.
Mais plusieurs obstacles restent considérables.
Elle dirige Gênes depuis à peine un an et demi. Elle n'a jamais exercé de fonction gouvernementale ou parlementaire. Elle ne contrôle aucun grand parti. Schlein et Conte disposent d'appareils, de militants et d'électorats beaucoup plus structurés. Et la popularité numérique n'est évidemment pas synonyme de majorité électorale.
Enfin, Giorgia Meloni reste une adversaire autrement plus expérimentée. Elle dirige son parti depuis des années, a conduit la droite à la victoire en 2022 et occupe la présidence du Conseil depuis quatre ans.
Silvia Salis n'est donc pas encore son égale politique.
Mais elle possède quelque chose qui manquait jusqu'ici cruellement au centre-gauche italien : la nouveauté.
Une ancienne championne olympique, jeune pour les standards de la politique italienne, capable de danser sur de la techno avec Charlotte de Witte un soir et de parler industrie ou politique européenne le lendemain. Une femme de gauche qui refuse de laisser le centre à la droite. Une élue locale qui sait produire des images virales sans paraître prisonnière des codes traditionnels des partis.
Et surtout une personnalité capable, au moins pour l'instant, de réunir autour de son nom des électeurs et des sensibilités qui ont pris l'habitude de ne plus voter ensemble.
Ce n'est pas encore suffisant pour faire trembler Giorgia Meloni.
Mais à un peu plus d'un an des législatives, c'est largement suffisant pour que la Présidete du Conseil. italienne — et peut-être davantage encore les dirigeants actuels de la gauche italienne — commencent à regarder très attentivement ce qui se passe à Gênes.