« Valoriser le fait de se dévoiler, ça fait un peu raciste » : Persepolis vu par les décoloniaux
En affirmant sur Paroles d'Honneur que « valoriser le fait de se dévoiler » relève aujourd'hui d'une vision « raciste » ou « islamophobe », Mariam Aguida a déclenché une vague d'indignation. Une critique de Persepolis qui touche à l'un des symboles de la liberté des femmes iraniennes.
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
Les critiques formulées contre Persepolis sur le média Paroles d’Honneur ont déclenché une vive polémique, plusieurs observateurs dénonçant une relecture idéologique de l’émancipation des femmes iraniennes.
Une séquence diffusée sur le média Paroles d’Honneur provoque une vive controverse sur les réseaux sociaux.
Invitée à commenter Persepolis, le célèbre roman graphique puis film d’animation de Marjane Satrapi, Mariam Aguida a livré une lecture particulièrement critique de l’œuvre. Selon elle, le récit reproduirait des « schémas occidentaux de libération féminine » et présenterait une vision trop conforme aux normes culturelles européennes.
Le fait de se dévoiler par exemple aujourd’hui, ça fait un peu raciste. Valoriser le fait de se dévoiler, on voit ça comme un truc islamophobe.
Mariam Aguida
L’intervenante regrette également que l’émancipation racontée par Satrapi passe notamment par la découverte de la musique occidentale, de la littérature française ou encore par un rapport critique au voile. Selon elle, cette trajectoire donnerait à voir une liberté obtenue en « mimant » des normes occidentales plutôt qu’en s’appuyant sur des références culturelles iraniennes ou non occidentales.
Un témoignage iranien avant d’être un récit occidental
Persepolis n’est pas l’œuvre d’un observateur occidental projetant ses représentations sur l’Iran. Il s’agit du récit autobiographique de Marjane Satrapi, née à Rasht, ayant grandi à Téhéran et vécu directement les bouleversements de la révolution islamique de 1979.
L’œuvre raconte son enfance sous le nouveau régime, les restrictions imposées aux femmes, la police des mœurs, le port obligatoire du voile, la guerre Iran-Irak et son départ vers l’Europe.
Or présenter ce témoignage comme l’expression d’une vision occidentale normative revient à évacuer l’expérience vécue de millions d’Iraniennes confrontées à des contraintes bien réelles.
La question soulevée dépasse donc largement le cadre du cinéma ou de la bande dessinée. Elle touche à la manière dont certaines lectures idéologiques contemporaines appréhendent les questions de liberté individuelle, de religion et d’émancipation.
« Une forme de néocolonialisme inversé »
Les réactions n’ont pas tardé. L’essayiste Ferghane Azihari a ainsi résumé son indignation par une formule lapidaire : « Paroles d’honneur = extrême-droite du bled. »
Paroles d'honneur = extrême-droite du bled. https://t.co/1xYmHCdYIs
— Ferghane Azihari 🌐 (@FerghaneA) June 14, 2026
La journaliste Caroline Fourest a, quant à elle, renvoyé vers une enquête consacrée au média Paroles d’Honneur, estimant que cette séquence ne constituait nullement une surprise au regard de sa ligne éditoriale.
Qui est surpris ? Pas les lecteurs de @franctireurmag et de notre « portrait qui fâche » (en accès libre) consacré à Paroles d’Honneur…
— Caroline Fourest (@CarolineFourest) June 14, 2026
👉 https://t.co/TDNSvmUjAY https://t.co/HPtuxO5Fmo
Mais c’est probablement la réaction de la journaliste Géraldine Woessner, journaliste au Point, qui a le plus circulé. Elle y voit une contradiction profonde dans une partie du discours militant contemporain :
Cet extrait est assez fascinant… Car il dit beaucoup de nos petites bourgeoises progressistes qui, ignorantes et n’ayant jamais voyagé, reproduisent un discours néocolonial quasi pur.
Géraldine Woessner
Woessner poursuit en rappelant qu’en Iran, retirer son voile n’est pas une question symbolique ou théorique mais peut encore exposer les femmes à des sanctions extrêmement lourdes.
Elle souligne également que plusieurs dizaines de milliers d’Iraniens ont été tués ces dernières années dans la répression menée par le régime, estimant qu’il est difficile de réduire la question du voile à un simple marqueur culturel parmi d’autres.
Cet extrait est assez fascinant… Car il dit beaucoup de nos petites bourgeoises progressistes qui, ignorantes et n’ayant jamais voyagé, reproduisent un discours néocolonial quasi pur.
— Géraldine Woessner (@GeWoessner) June 14, 2026
Marie-Églantine n’a pas l’air d’être au courant que 30 000 iraniens ont été massacrés il y a… https://t.co/l3YhR8zI4C
La question du voile au cœur du désaccord
La controverse met en lumière un débat plus profond qui traverse aujourd’hui une partie de la gauche occidentale.
Pendant plusieurs décennies, la critique du voile obligatoire en Iran, en Afghanistan ou en Arabie saoudite s’inscrivait naturellement dans le registre des combats féministes.
Aujourd’hui, certains militants considèrent donc qu’associer systématiquement dévoilement et émancipation reviendrait à imposer aux sociétés musulmanes des normes culturelles occidentales.
Les critiques adressées à Mariam Aguida reposent précisément sur l’idée inverse : dans un pays où le voile demeure imposé par l’État et où des femmes ont été emprisonnées, battues ou tuées pour l’avoir retiré, présenter le dévoilement comme un choix de liberté ne relève ni du racisme ni de l’islamophobie, mais de la simple description d’une réalité politique.
Une polémique révélatrice
Au-delà de la personnalité de l’intervenante ou du média qui l’accueille, la séquence révèle surtout une fracture intellectuelle de plus en plus visible.
D’un côté, une lecture qui considère les notions occidentales de liberté individuelle comme insuffisantes, voire suspectes lorsqu’elles sont appliquées à d’autres sociétés.
De l’autre, ceux qui rappellent que certaines aspirations humaines — pouvoir choisir ses vêtements, ses lectures, sa musique ou son mode de vie — ne sont pas nécessairement occidentales parce qu’elles ont été revendiquées par des Européens.
C’est probablement ce qui explique l’ampleur des réactions suscitées par cette séquence. Car en contestant la manière dont Marjane Satrapi raconte sa propre quête de liberté, ce n’est pas seulement une œuvre qui est remise en cause, c’est aussi la parole d’une femme iranienne ayant vécu l’oppression islamiste qui se trouve relativisée au nom de catégories idéologiques, douteuses et forgées à plusieurs milliers de kilomètres de Téhéran.