Infantino abandonne son processus de privatisation de la Coupe du Monde après les polémiques
En retirant son projet d’ouvrir les recettes des Mondiaux à des investisseurs, Gianni Infantino évite une non-participation européenne. Mais cet épisode révèle surtout une défiance profonde envers une gouvernance de la FIFA devenue trop solitaire.
Publié par J.PE
Résumé de l'article
Gianni Infantino a abandonné le projet de filiale commerciale de la FIFA ouverte à des investisseurs privés. L’opposition de l’UEFA, de la Concacaf et de la Confédération asiatique a fait tomber l’opération.
À Zurich, le président de la FIFA a finalement reculé. Dans la nuit du vendredi 31 juillet au samedi 1er août, Gianni Infantino a annoncé l’abandon de son projet de création d’une filiale commerciale valorisée à 20 milliards de dollars, dont environ 20 % auraient été cédés à des investisseurs privés. Le retrait est net. Il ne referme pourtant pas la crise politique ouverte au sommet du football mondial.
Car cette affaire ne portait pas seulement sur une opération financière, ni même sur les 4,2 milliards de dollars espérés auprès des investisseurs. Elle touchait à une question beaucoup plus explosive : qui contrôle réellement les compétitions de la FIFA, leurs droits audiovisuels, leurs contrats de parrainage et, au bout de la chaîne, la rente considérable produite par la Coupe du monde ? En voulant répondre seul à cette question, Infantino a heurté les fédérations qui font vivre le système.
Une retraite imposée par le rapport de force européen
La menace n’avait rien d’un simple coup de menton. Jeudi, les 55 associations membres de l’UEFA ont adopté une position commune : aucune sélection européenne ne participerait aux compétitions de la FIFA tant que le projet demeurerait sur la table. Autrement dit, l’instance continentale mettait dans la balance les équipes les plus suivies, les championnats les plus riches et une part décisive de la valeur sportive et commerciale des tournois mondiaux.
Dans les faits, un Mondial privé des sélections européennes aurait été une catastrophe sportive autant qu’économique. Que vaudrait une Coupe du monde amputée de la France, de l’Espagne, de l’Angleterre, de l’Allemagne, de l’Italie ou de la Belgique ? La question suffit à comprendre pourquoi la posture de l’UEFA a pesé si lourd. L’organisation présidée par Aleksander Čeferin ne contestait pas seulement le montage financier. Elle refusait le principe même d’une ouverture de la propriété économique des grandes compétitions à des capitaux extérieurs.
Mais l’UEFA n’est pas restée seule. La Concacaf, qui regroupe l’Amérique du Nord, l’Amérique centrale et les Caraïbes, ainsi que la Confédération asiatique, ont également rejeté le projet. Cette convergence a isolé Infantino bien plus rapidement que ne l’avaient sans doute anticipé ses promoteurs. Trois blocs continentaux, représentant 143 associations nationales, constituaient un obstacle politique impossible à contourner sans faire exploser l’institution.
Le président de la FIFA a justifié son recul par la nécessité de préserver l’unité du football. C’est une formule prudente. En réalité, il a été confronté à une coalition suffisamment large pour faire échouer l’opération avant même le vote qui devait intervenir en septembre. La FIFA fonctionne par majorités, mais elle ne peut survivre durablement contre ses principales confédérations.
Un montage financier au cœur du pouvoir mondial
Le projet consistait à loger les activités commerciales de la FIFA dans une structure baptisée FIFA Forward Enterprise. Cette entité aurait géré les compétitions majeures, la vente des droits de diffusion, les partenariats commerciaux, la billetterie et les prestations d’accueil. Des investisseurs privés auraient pris une participation minoritaire dans cette filiale, la FIFA conservant la majorité du capital.
Sur le papier, l’argument était séduisant pour les fédérations les moins fortunées. Selon les éléments rapportés par l’Associated Press, chacune des 211 associations membres devait se voir proposer 20 millions de dollars, contre 10 millions prévus sur les quatre années à venir dans le cadre existant. Pour des petites fédérations, souvent dépendantes des aides internationales pour financer les terrains, les équipes de jeunes ou les déplacements, la promesse était considérable.
C’est précisément là que résidait le piège politique. La FIFA finance déjà son développement grâce aux recettes de ses compétitions. Ses revenus proviennent notamment de la vente des droits télévisés, de la commercialisation, des licences, de l’accueil et de la billetterie. L’instance rappelle que son cycle 2019-2022 avait généré un record de 7,568 milliards de dollars de revenus. Pourquoi céder une part de la machine commerciale alors que celle-ci constitue son principal moteur financier ?
Les partisans de l’opération pouvaient y voir une avance sur des revenus futurs, susceptible de renforcer immédiatement les programmes de développement. Les opposants y ont surtout vu la création d’une pression nouvelle : un investisseur minoritaire n’achète jamais une part d’entreprise pour applaudir de loin. Il attend un rendement, donc davantage de recettes, davantage de produits commerciaux et, potentiellement, davantage de matchs. Or le calendrier international est déjà saturé. Les joueurs, les clubs et les ligues dénoncent depuis des années l’empilement des compétitions.
La question n’était donc pas de savoir si le football peut attirer des capitaux privés. Les clubs européens le font déjà, parfois avec des conséquences contestées. Elle était de savoir si la Coupe du monde, tournoi géré par une association internationale sans but lucratif de droit suisse, devait devenir le support direct d’une participation financière privée. Pour l’UEFA, la ligne rouge se situait là.
Une méthode solitaire qui se retourne contre son auteur
Le revers d’Infantino est aussi celui d’une méthode. L’opération a donné l’impression d’avoir été construite dans un cercle étroit, avant d’être présentée aux fédérations comme une perspective de financement déjà largement ficelée. Plusieurs responsables de la FIFA ont publiquement marqué leur désaccord. Carlos Cordeiro, conseiller principal du président et ancien banquier, a démissionné. Kevin Lamour, directeur des opérations de la FIFA, a dénoncé auprès de l’Associated Press un projet préparé sans transparence suffisante envers les équipes de l’organisation.
Ces prises de distance internes ont changé la nature de la séquence. Une opposition extérieure peut toujours être présentée comme une bataille entre confédérations rivales. Lorsque des dirigeants de la maison FIFA contestent eux-mêmes le processus, le problème devient institutionnel. Qui a été consulté ? À quel moment les confédérations ont-elles pu examiner les risques financiers, juridiques et sportifs du montage ? Et pourquoi une réforme d’une telle ampleur devait-elle être tranchée dans une atmosphère d’urgence ?
Pour comprendre, il faut remonter à un précédent. Infantino avait déjà défendu l’idée d’une Coupe du monde organisée tous les deux ans. Là aussi, l’UEFA et plusieurs acteurs du football avaient fini par bloquer l’initiative. Le président de la FIFA s’appuie sur une vision expansive : plus de compétitions, plus de revenus, plus de redistribution mondiale. Cette stratégie peut séduire une partie des fédérations qui disposent de peu de ressources. Mais elle nourrit aussi la crainte d’un football gouverné par la croissance permanente.
Le paradoxe est là : la FIFA a fait de l’augmentation de ses recettes un instrument de pouvoir, notamment par ses programmes de développement. Ses 211 associations membres reçoivent des fonds soumis à des contrôles annuels. Cette redistribution constitue une force réelle pour l’institution. Pourtant, l’idée de monétiser une fraction des recettes futures a fait naître chez beaucoup de ses membres le soupçon inverse : celui d’un centre de décision prêt à transformer le patrimoine collectif du football en actif financier.
Une défiance qui survit au retrait du projet
L’UEFA peut présenter ce retrait comme une victoire politique. Sa stratégie de non-participation a produit un résultat immédiat, sans attendre le vote annoncé. Elle a également démontré qu’en dépit de la représentation numérique de toutes les fédérations au Congrès de la FIFA, l’Europe conserve un levier déterminant dès lors que la crédibilité des compétitions est en jeu.
Mais le rapport de force ne se réduit pas à un affrontement entre une Europe riche et le reste du monde. Les fédérations qui auraient bénéficié d’une injection financière plus importante n’ont pas disparu du débat. Elles restent confrontées à des besoins concrets de formation, d’infrastructures et de compétitions locales. Infantino avait identifié cette attente. Son erreur a été de croire qu’elle suffirait à légitimer un changement de nature dans l’exploitation commerciale du Mondial.
Le président de la FIFA a retiré son texte, mais l’UEFA avait réclamé davantage : l’abandon intégral du projet et des garanties empêchant une nouvelle ouverture de la gouvernance ou des compétitions à la propriété privée. C’est sur ce point précis que demeure la tension. Le montage financier a disparu, tandis que la méfiance envers la manière dont il a été conçu reste, elle, solidement installée.