25 ans après le World Trade Center : l’héritage du 11 septembre (carte blanche)
Vingt-cinq ans après les attentats du 11 septembre, cette carte blanche revient sur leurs conséquences : guerres, monde multipolaire, terrorisme islamiste, surveillance et désinformation. Carte blanche d'Alain Destexhe, ancien sénateur.
Publié par Contribution Externe
Résumé de l'article
Le 11 septembre a clos le monde unipolaire dominé par les États-Unis. Cette carte blanche analyse les guerres qui ont suivi, le retour des rivalités civilisationnelles, le renouveau identitaire, l’islam politique et l’essor d’un appareil sécuritaire durable.
Le 11 septembre demeure l’attentat terroriste le plus meurtrier de l’histoire contemporaine. Hors les dix-neuf pirates de l’air, 2 977 personnes furent tuées. Au-delà du bilan, l’événement referma la parenthèse géopolitique ouverte par la chute du mur de Berlin en 1989. Douze années d’un monde dit unipolaire, dominé par les États-Unis, s’achevèrent dans la poussière de Manhattan.
Les conséquences concrètes furent immédiates. Avant 2001, il était encore possible d’arriver à l’aéroport une demi‑heure avant un vol. Les contrôles restaient succincts. Dans les villes européennes, des blocs de béton apparurent devant les marchés et les rues commerçantes pour prévenir les attaques à la voiture‑bélier. La menace permanente d’un attentat devint un paramètre incontournable des politiques de sécurité. Le terrorisme islamiste, qui n’a plus jamais cessé, a profondément modifié nos vies quotidiennes, on l’oublie trop souvent.
Les États-Unis répondirent au 11 septembre par deux guerres. L’intervention en Afghanistan, déclenchée dès octobre 2001, dura vingt ans : l’une des plus longues de l’histoire contemporaine : et s’acheva par le retrait chaotique de 2021 et le retour au pouvoir des Talibans. La guerre d’Irak devait produire un effet domino, derrière le projet des néoconservateurs : exporter la démocratie libérale au Moyen‑Orient sous leadership américain, l’Allemagne et le Japon de l’après‑1945 servant de modèles. Ces apprentis‑sorciers négligeaient le poids de la culture. Le remodelage échoua. L’élection de Donald Trump, portée par le slogan America First, fut aussi une réplique à cet interventionnisme.
Les États-Unis demeurèrent la première puissance mondiale, mais la Chine les concurrençait, la Russie se reconstruisait, l’Inde émergeait et l’islam politique imposait sa marque. Le monde devint et est resté multipolaire.
Deux lectures s’étaient affrontées dès les années 1990. En 1989, dans The National Interest, puis en 1992 dans La Fin de l’histoire et le Dernier Homme, Francis Fukuyama soutint que la démocratie libérale et l’économie de marché constituaient l’aboutissement du processus historique : plus d’alternative idéologique crédible, une ère apaisée fondée sur le droit et le marché.
En 1996, dans Le Choc des civilisations, Samuel Huntington proposa la thèse inverse : les conflits à venir seraient civilisationnels, opposant de grands ensembles culturels : occidental, chinois, russe, indien, musulman. Après le 11 septembre, cette seconde grille s’imposa. Elle éclaire encore l’essentiel des affrontements contemporains : Ukraine et Russie, Israël et Palestiniens, Inde et Pakistan, guerres du Sahel…
Fukuyama était passé à côté d’un phénomène décisif : le renouveau identitaire, et singulièrement le réveil de l’islam, avec son corollaire, le terrorisme au nom d’Allah. Ce mouvement ne naît pas en 2001. Ses racines sont plus profondes : les Frères musulmans sont fondés en 1928, Sayyid Qutb, l’un de leurs penseurs majeurs, est exécuté en 1966 sous Nasser. Mais il prend une ampleur nouvelle avec la révolution iranienne de 1979, dix ans avant la fin symbolique de la guerre froide. Une théocratie chiite s’installe à Téhéran et déclenche, dans le monde musulman, une compétition pour le titre de meilleur défenseur de l’islam, notamment entre l’Iran et l’Arabie saoudite, sur fond de rivalité sunnite‑chiite.
Dans les années 1980, la majorité des jeunes femmes dans le monde musulman n’étaient pas voilées, certaines portaient des jupes. Quatre décennies plus tard, le voile, parfois intégral, s’est largement imposé y compris de plus en plus en Occident. Dans les années 1990, l’Algérie officiellement socialiste bascula dans la guerre civile après l’annulation des élections législatives de 1991, remportées par le Front islamique du salut, vingt ans avant le 11 septembre.
Fukuyama écrivait pourtant une décennie après l’arrivée de l’ayatollah Khomeini au pouvoir et en pleine guerre en Algérie. Il ne vit ni ce réveil ni cette radicalisation. Le 11 septembre en fut l’aboutissement, une forme d’apothéose, saluée par des manifestations de joie dans une partie du monde musulman. L’attaque du Hamas le 7 octobre 2023 s’inscrit dans la même continuité : non seulement une agression contre Israël et les juifs, mais une frappe contre la civilisation occidentale.
Le 11 septembre eut une autre postérité, moins spectaculaire et tout aussi durable : l’édification d’un appareil sécuritaire inédit. Dès octobre 2001, le Patriot Act autorisa une surveillance électronique sans précédent, y compris des citoyens américains. La NSA, jusque‑là agence relativement obscure, devint tentaculaire au point d’espionner des dirigeants alliés, dont Angela Merkel. Au niveau fédéral, les États-Unis comptent désormais dix‑huit agences de renseignement. Ces dispositifs ont contribué à contenir le terrorisme, mais ils ont aussi entamé les libertés.
La logique s’étendit ensuite à la vie civile. Avec l’apparition des réseaux sociaux, les données personnelles circulèrent, furent stockées et analysées hors de tout contrôle réel des individus. Le concept même de vie privée changea de nature. S’ouvrit enfin une ère inédite de désinformation d’État. Certes, les gouvernements ont toujours menti, mais les moyens dont ils disposent n’ont plus rien de comparable. Conséquence directe du 11 septembre, la seconde guerre d’Irak fut justifiée : et largement relayée par les médias : par la nécessité de détruire des armes de destruction massive… qui n’existaient pas.