L’Algérie ne veut pas de son djihadiste, la France ne doit pas céder (carte blanche)
L’affaire Tewfik Bouallag pose la question de l’éloignement d’un homme condamné pour terrorisme, maintenu en rétention tandis que l’Algérie refuse de le réadmettre. Carte blanche de Karim Bencheikh.
Publié par Kamel Bencheikh
Résumé de l'article
L’affaire Tewfik Bouallag pose la question de l’éloignement d’un homme condamné pour terrorisme, maintenu en rétention tandis que l’Algérie refuse de le réadmettre.
Il y a quelque chose de profondément révoltant dans l’affaire Tewfik Bouallag. Cet homme de 43 ans a combattu dans les rangs de Daech en Syrie. Condamné en France à treize années de réclusion pour association de malfaiteurs terroriste, il a purgé sa peine et devait être libéré en avril 2026. Il se trouve aujourd’hui maintenu dans un centre de rétention, parce que l’Algérie refuse de le réadmettre. Et lui-même réclame pourtant de partir.
La situation pourrait prêter à sourire si elle ne révélait pas une réalité beaucoup plus grave : lorsqu’il s’agit de reprendre certains de ses ressortissants, Alger sait parfaitement rappeler à Paris qu’elle entend exercer sa souveraineté. Lorsqu’il s’agit de ses opposants, de ses écrivains ou de ses voix dissidentes, le régime algérien n’hésite pas davantage à exercer son pouvoir. Mais lorsqu’un homme condamné pour terrorisme veut retourner en Algérie, voilà que les portes se ferment. La France ne doit pas accepter ce chantage.
Bouallag a déclaré ne jamais s’être senti français. Il a demandé lui-même à être libéré de ses liens avec la nationalité française. Il a choisi de rejoindre une organisation terroriste qui combattait précisément les principes de liberté, de démocratie et d’émancipation auxquels notre République est attachée. Il est donc difficile d’imaginer plus clair.
Un homme qui affirme ne pas vouloir appartenir à la France, qui a renié ses valeurs au point de rejoindre Daech, qui a été condamné par la justice française pour des faits de terrorisme et qui souhaite désormais rejoindre l’Algérie devrait pouvoir y être accueilli. À tout le moins, la France ne devrait pas avoir à supplier Alger de reprendre celui qui affirme lui-même vouloir quitter notre territoire.
C’est ici que la question dépasse largement le cas individuel de Tewfik Bouallag. Une démocratie ne peut pas accepter que sa politique d’éloignement soit suspendue au bon vouloir d’un État étranger. Une peine de prison peut être prononcée, exécutée, puis arriver à son terme. Mais lorsqu’un étranger condamné pour terrorisme doit être éloigné, encore faut-il que son pays accepte de le reprendre. Que se passe-t-il alors lorsque ce pays refuse ? La France garde sur son territoire un homme qu’elle ne souhaite plus voir y vivre, tandis que celui-ci réclame son départ. Et l’Algérie, elle, regarde Paris gérer seule les conséquences de son refus.
Cette situation est absurde. Elle l’est d’autant plus que la France a trop souvent accepté de transformer ses relations avec Alger en une succession de concessions, de précautions et de renoncements. Or une relation entre deux États ne peut être équilibrée que si chacun respecte les règles de l’autre. La France doit donc tenir bon. Elle doit demander officiellement à l’Algérie de reprendre cet homme. Elle doit rappeler que la responsabilité d’un ressortissant ne disparaît pas lorsqu’il devient encombrant. Et elle doit surtout cesser de considérer la question algérienne comme un domaine dans lequel Paris devrait constamment s’excuser, négocier sous pression ou céder par crainte d’une nouvelle crise diplomatique.
Il ne s’agit évidemment pas de contourner l’État de droit. La France doit respecter ses propres procédures, ses décisions de justice et les droits fondamentaux. Mais respecter l’État de droit ne signifie pas accepter l’impuissance de l’État. La République doit être ferme. Ce dossier pose aussi une question essentielle sur la conception que nous avons de la nationalité et de l’appartenance. On ne peut pas réclamer les droits attachés à la France lorsque cela arrange et rejeter la France lorsque cela sert son idéologie. On ne peut pas déclarer son hostilité aux valeurs françaises, rejoindre une organisation terroriste ennemie de la démocratie, puis considérer que la France devrait malgré tout assumer indéfiniment les conséquences de ce choix.
La laïcité, l’universalisme et la République ne sont pas des valeurs à géométrie variable. Et la France n’a pas à avoir honte de les défendre. L’affaire Bouallag devrait donc servir d’avertissement. La fermeté diplomatique n’est pas une provocation. Elle est parfois la condition minimale d’une relation équilibrée entre deux États.
Si l’Algérie veut que la France respecte sa souveraineté, qu’elle respecte aussi celle de la France. Et si Tewfik Bouallag veut réellement quitter la France, qu’Alger ouvre donc sa porte. La République française n’a pas vocation à devenir la salle d’attente des États qui refusent de reprendre leurs propres ressortissants.