Aymeric de Lamotte : « Nous avons représenté plus de 150 personnes : professeurs, journalistes, essayistes… »
Créé par l'Institut Thomas More, le collectif d'avocats Justitia affirme avoir accompagné plus de 150 personnes en trois ans. Dans un entretien à 21 News, Aymeric de Lamotte revient sur la défense de la liberté d'expression, le dossier EVRAS et le conflit judiciaire avec Paul Magnette.
Publié par Harrison du Bus
• Mis à jour le
Résumé de l'article
- Le collectif Justitia revendique plus de 150 dossiers traités en trois ans.
• L'Institut Thomas More défend principalement des personnes qu'il estime visées pour leurs opinions ou leurs prises de position publiques.
• Aymeric de Lamotte revient notamment sur les dossiers EVRAS, Fadila Maaroufi et le procès intenté contre Paul Magnette.
En 2023, l’Institut Thomas More lançait une initiative inédite au sein du paysage français et belge : un collectif d’avocats dont l’idée est de tendre une main juridique et humaine aux personnes victimes des nouvelles intolérances qui frappent, selon le collectif, nos démocraties : la censure de la liberté d’expression et de la pensée, les idéologies néfastes que sont le wokisme et l’islamisme, la destruction de notre héritage culturel matériel et immatériel. Il souhaite remettre le droit au service d’une société meilleure. Interview avec Aymeric de Lamotte, directeur général adjoint de l'Institut Thomas More.
21 News: Quel est le constat qui motive cette initiative ?
Aymeric de Lamotte : Trois constats majeurs : la judiciarisation de la société toute entière, l’activisme associatif dans les tribunaux et une Europe fragilisée. D’une part, le droit positif gagne en importance à mesure que les mœurs disparaissent (les lois non-écrites). Si « on ne sait plus comment vivre » comme dit Houellebecq ou que chaque individu suit son propre code de conduite, la vie en commun s’organise de plus en plus dans des textes de loi. D’autre part, un certain militantisme associatif agit activement dans les prétoires pour faire entendre sa voix, faire modifier la loi et intimider ses adversaires. Enfin, peut-on rester les bras ballants devant un nouveau phénomène très puissant de relativisme et de déconstruction ? Il nous faut soutenir les murs porteurs et ce qui nous lie les uns aux autres.
21 News: En quelques mots, en quoi consiste « ce collectif d’avocats » et comment agit-il ?
Aymeric de Lamotte : L’Institut Thomas More chapeaute un collectif de 50 avocats, Français et Belges. La victime vient à nous — un journaliste qui est attaqué pour des propos qu’il a tenus sur un plateau, par exemple — ou nous la contactons. Vous ne vous rendez pas compte à quel point les gens se sentent démunis et seuls dans ces moments-là. Il y a trois acteurs : l’avocat, la victime et le mécène qui finance la démarche. L’Institut trouver un avocat et un mécène et accompagne juridiquement l’avocat et la victime tout le long de la procédure.
21 News: Combien de victimes avez-vous défendu jusqu’à présent ?
Aymeric de Lamotte : Nous avons représenté plus de 150 personnes en trois ans. Nous défendons en priorité la liberté d’expression des professeurs, des journalistes, des essayistes attaqués pour leurs opinions : les femellistes Dora Moutot et Marguerite Stern menacées de mort lors de manifestations, le professeur Pierre Manent, le journaliste Brice Couturier, les enseignants Vincent Tournier et Klaus Kinzler de Sciences Po Grenoble, le maître de conférence Carlos Pereira qui a subi trois conseils de discipline injustifiés en trois ans, etc.
21 News: Pouvez-vous citer quelques procédures et quelques succès ?
Aymeric de Lamotte : Même si la mission principale de Justitia est défensive, il nous arrive d’être offensifs quand la situation nous semble intolérable. Nous entamons à l’occasion des initiatives d’intérêt général. Nous représentons, par exemple, Michaëlle Paty, la sœur de Samuel Paty, l’enseignant décapité en 2020, contre l’État français. L’analyse méthodique des onze jours qui ont précédé son assassinat a révélé une multitude de carences. Autre exemple : nous finalisons une plainte internationale contre l’Algérie car ce pays viole la liberté de conscience et de religions en fermant ses églises protestantes. En ce qui concerne les issues favorables, un islamiste qui menaçait de mort Florence Bergeaud-Blackler s’est fait condamner à deux reprises à plusieurs mois de prison. Autre exemple marquant : en juillet 2025, dans le cadre de la défense de l’atelier de sculpture Missor, nous avons obtenu le maintien de la statue de Jeanne d’Arc à Nice.
21 News: Vous avez accordé une attention toute particulière au guide pour l’EVRAS qui promeut la théorie du genre dans les écoles. Pouvez-vous en dire un peu plus ?
Aymeric de Lamotte : Oui, en septembre 2023, au moment du vote de la mise en application du guide, nous avions alerté la ministre de l’Éducation de l’époque, en collaboration avec des professionnels de la santé (psychologues, psychiatres, etc.), à propos du contenu trop idéologique et sexualisé. Notre recours est resté lettre morte. Nous avons dès lors porté l’affaire devant la Cour constitutionnelle grâce à l’engagement de plusieurs centaines de parents et de grands-parents d’élèves. Celle-ci a préféré botter en touche et n’a pas souhaité entrer dans le débat politique en reconnaissant le caractère non-neutre, anticonstitutionnel, du contenu du guide. Nous sommes désormais tournés vers les Nations unies et les tribunaux civils belges.
21 News: On a parlé dans la presse belge et française d’une sorte de « djihad judiciaire » à l’encontre de lanceurs d’alerte que vous défendez. De quoi s’agit-il ?
Aymeric de Lamotte : Quelques académiques et anthropologues français et belges n’ont pas froid aux yeux et ont entrepris un travail important de fouille à propos des fondamentalismes contemporains, notamment l’islamisme. Ils font part de leurs découvertes et réflexions dans la presse et sur les réseaux sociaux. Je pense notamment à Florence Bergeaud-Blackler et Fadila Maaroufi. Ceci leur vaut d’être inlassablement pourchassées devant les tribunaux. Elles ont fait ou font actuellement l’objet d’une vingtaine de procédures pénales et civiles. Sans Justitia, elles seraient contraintes de s’auto-censurer et de disparaître du débat public car elles ne pourraient pas assumer le coût de leur défense. La députée bruxelloise Farida Tahar et l’entrepreneur Ibrahim Ouassari ont notamment tenté de faire taire Fadila Maaroufi. Toutes les tentatives ont été déboutées par la justice jusqu’à présent.
21 News: Le tribunal a récemment considéré que la demande de l’Institut Thomas More contre Paul Magnette était non-fondée. Quel est votre sentiment à ce propos ?
Aymeric de Lamotte : Un sentiment d’injustice pour ce que l’Institut a toujours fidèlement incarné, et de profonde inquiétude pour la démocratie. En bref, le juge autorise Paul Magnette à calomnier et mentir à l’endroit de n’importe quelle autre personne qui s’engage dans le débat public et qui ne pense pas comme lui. Nous savons que l’époque est à nouveau livrée aux « prédateurs » sans foi ni loi, pour reprendre l’expression de l’écrivain Giuliano da Empoli, qui, excités par les réseaux sociaux, simplifient à outrance et laissent libre cours à leur démagogie. Maxime Prévot, le président des Engagés, accuse Paul Magnette de se « LFI-ser » (comparaison avec le parti politique français La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon). On peine à voir dans cette démarche les restes de décence intellectuelle et politique. Est-ce ce le type de société que nous voulons transmettre à nos enfants ? Une démocratie privée d’un débat public serein et du respect de l’adversaire n’est qu’un champ de bataille stérile et inhumain. Il est temps de se ressaisir.
21 News: Pourquoi ne pas faire appel ?
Aymeric de Lamotte : Comme je l’ai dit, la jurisprudence sacralise, pour le meilleur et pour le pire, la liberté d’expression des hommes politiques — pour le pire dans le cas d’espèce. La probabilité est trop élevée que le juge d’appel confirme le premier jugement. Enfin, le propos calomnieux — qui a duré deux minutes et que peu de monde a vu ou retenu en réalité — ne mérite plus notre énergie. C’est un débat de bac à sable qui ne grandit personne. L’Institut Thomas More est aujourd’hui un centre de réflexion, une école et un collectif d’avocats. Nous avons tant de notes à publier à propos de sujets passionnants, tant de personnes injustement malmenées à défendre, tant de connaissance à transmettre à de jeunes esprits avides de s’engager. Et nous avons déjà trop peu de temps pour faire cela.