Bpost : le droit de grève est-il absolu ? (Édito)
À chaque blocage majeur d’un service public, la même interrogation ressurgit : le droit de grève peut-il tout justifier ? Entre protection sociale et dérives, le débat reste entier.
Publié par Nicolas de Pape
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Résumé de l'article
— Le droit de grève, reconnu en Belgique surtout par le droit international et la jurisprudence, n’est pas illimité
— Blocages, violences et grèves spontanées nourrissent un malaise croissant dans l’opinion
— Entre outil légitime et usage excessif, la question de son encadrement reste posée
À chaque grève longue, pénible et fortement perturbatrice dans un service public essentiel - cette fois chez bpost -, la même question revient, lancinante : le droit de grève est-il un droit absolu ?
Par tradition, la grève est garantie dans les démocraties européennes occidentales. Elle existe aussi aux États-Unis, même si elle y est plus rare. Les syndicats y sont souvent organisés par branche, mais la culture sociale y est différente. Plus largement, les pays anglo-saxons sont moins grévistes que les pays latins. La France, par exemple, fait infiniment plus grève que l’Angleterre. En Belgique aussi, des différences existent : la Wallonie connaît en moyenne davantage de mouvements sociaux que la Flandre, même si les organisations syndicales nuancent cette lecture.
Dans les faits, aujourd’hui, seuls les services publics, les entreprises parapubliques et les très grandes sociétés peuvent encore réellement faire grève. Dans les PME, le phénomène est beaucoup plus rare. Les syndicats y sont peu présents, la peur de perdre son emploi y est plus forte, et la perte de salaire peut dissuader rapidement, surtout pour les travailleurs non syndiqués, qui sont souvent les plus nombreux. La grève n’est véritablement efficace que dans les secteurs capables de bloquer le fonctionnement collectif : transports, courrier, enseignement, taxis, prisons, collecte des déchets, entre autres.
Un droit reconnu… mais non absolu
Il faut d’ailleurs rappeler une chose importante : le droit de grève n’est pas consacré expressément par la Constitution belge et il n’est pas non plus défini par une grande loi générale. Il est néanmoins bien reconnu en droit belge positif. Cette reconnaissance repose surtout sur le droit social international - en particulier la Charte sociale européenne - ainsi que sur la jurisprudence, notamment celle de la Cour de cassation. En d’autres termes, en Belgique, le droit de grève n’est pas d’abord l’œuvre du constituant ou du législateur. Il a surtout été consacré par les engagements internationaux du pays et par les juges.
Tout le problème est là : un droit fondamental n’est pas nécessairement un droit absolu.
Quand la grève devient entrave
Dans certains conflits, des permanents syndicaux ou des militants installent des piquets de grève et empêchent d’autres travailleurs d’entrer dans l’entreprise. Parfois même, ils bloquent l’accès à des sociétés voisines, totalement étrangères au conflit, au seul motif qu’elles se trouvent dans le même zoning. À partir de ce moment, on ne parle plus seulement de grève, mais d’entrave.
Le patronat dénonce alors des pertes considérables, à l’échelle de l’entreprise comme à celle de l’économie. Les syndicats, eux, invoquent le droit de grève. Chacun reste dans son rôle. Mais la question demeure : jusqu’où ce droit peut-il aller ?
Il arrive aussi que certaines grèves dégénèrent en violences, en intimidations ou en déprédations. Et, dans ces cas-là, le sentiment d’impunité est réel. Qu’un particulier mette le feu à des pneus sur la voie publique, et la police interviendra sans tarder. Quand ce type d’acte s’inscrit dans un mouvement social, la réaction paraît souvent plus hésitante. C’est cette différence de traitement qui nourrit le malaise.
Une arme sociale parfois indispensable
Soyons toutefois équitables. Que reste-t-il à des travailleurs en rupture totale avec leur direction, lorsque le dialogue social est brisé ? L’entreprise capitaliste n’est pas une démocratie. Au bout du compte, la décision appartient au patron, au CEO et au conseil d’administration. Lorsqu’aucune écoute réelle n’existe plus, la grève demeure souvent l’ultime moyen de pression.
Il existe aussi les grèves dites émotionnelles - qu’on appelait autrefois grèves sauvages -, particulièrement contestables parce qu’elles prennent les usagers au dépourvu. Dans les transports publics, par exemple, elles pénalisent d’abord des gens qui n’ont aucune prise sur le conflit.
Il y a enfin les séquestrations de patrons, plus rares, mais parfois traitées avec une indulgence étonnante, comme si la souffrance sociale suffisait à tout excuser. Bien sûr, il faut entendre la colère ouvrière. Bien sûr, il faut comprendre les détresses humaines. Mais comprendre n’a jamais signifié tout accepter.
Trouver l’équilibre
Au final, les grèves pacifiques doivent être garanties. Elles font partie de l’équilibre social et d’un rapport de force parfois nécessaire. Mais on a aussi le sentiment que, dans certains secteurs, cette arme est utilisée trop vite, presque par réflexe, avant même que la discussion n’aille jusqu’au bout.