Budget : voici pourquoi Vooruit ne pouvait pas dire oui à Bart De Wever
Après le bras de fer remporté par le MR sur la TVA, Vooruit a bloqué à son tour l’accord budgétaire. Frank Vandenbroucke refuse des économies trop lourdes dans la santé et réclame un effort accru des plus aisés. Un nouvel épisode du rapport de force au sein de l’Arizona.
Publié par Demetrio Scagliola
Résumé de l'article
- Vooruit refuse des économies trop lourdes dans les soins de santé.
- Les socialistes flamands réclament une contribution accrue des « épaules les plus larges ».
- Un optimisme modéré reste de mise, un accord est espéré la semaine prochaine malgré le nouveau blocage.
Sommaire
- La santé au cœur du blocage
- La victoire du MR sur la TVA a changé la négociation
- Vooruit ne pouvait pas dire oui immédiatement
- Les « épaules les plus larges », nouveau cœur du marchandage
- Les Engagés et le CD&V ne veulent pas non plus précipiter l’accord
- Un échec qui permet aussi à chacun de sauver la face
- Bart De Wever dramatise à la Chambre
- La vraie échéance est désormais la semaine prochaine
Encore raté. Mercredi soir, après environ trois heures de discussions au 16, rue de la Loi, les cinq partis de la coalition Arizona n’ont pas réussi à conclure l’accord budgétaire que Bart De Wever espérait présenter dès jeudi à la Chambre.
Cette fois, le principal obstacle ne venait plus du MR mais de Vooruit.
Avant même le début du kern, Frank Vandenbroucke avait refroidi les espoirs d’un atterrissage rapide. Le vice-Premier ministre socialiste flamand refusait de conclure dans la précipitation un accord qu’il jugeait encore profondément déséquilibré.
« Nous n’allons rassurer personne avec un travail bâclé, avec un de ces accords improvisés à la dernière minute », avait-il averti, estimant qu’il n’était pas raisonnable de vouloir boucler en quelques heures des propositions aussi importantes.
Pour Vooruit, le problème est d’abord politique et social : le parti estime que la nouvelle architecture budgétaire fait porter une part trop importante de l’effort sur la sécurité sociale et les soins de santé, sans demander suffisamment aux « épaules les plus larges ».
La santé au cœur du blocage
C’est probablement là que se situe le principal nœud de la négociation.
Plusieurs mesures sensibles circulent autour des soins de santé : augmentation du ticket modérateur chez le médecin généraliste, réduction du nombre de bénéficiaires de l’intervention majorée, limitation de la norme de croissance du budget des soins de santé ou encore nouvelles mesures concernant les malades de longue durée.
Pour Vooruit, l'addition commence à devenir difficile à défendre.
Le parti est déjà associé aux réformes importantes engagées par l’Arizona dans les pensions, le chômage et les malades de longue durée. Accepter de nouvelles économies substantielles dans la santé sans pouvoir présenter en parallèle une contribution suffisamment visible des catégories les plus aisées serait politiquement très compliqué.
Frank Vandenbroucke est d’ailleurs arrivé avec ses propres pistes alternatives, rassemblées dans une note de 72 pages. Un document qui, selon lui, ne pouvait évidemment pas être sérieusement examiné et arbitré en quelques heures.
Au-delà des chiffres, sa critique porte donc également sur la méthode utilisée par le Premier ministre : impossible, selon Vooruit, de déposer de nouvelles propositions importantes et d’exiger ensuite des partenaires qu’ils concluent dans la nuit.
La victoire du MR sur la TVA a changé la négociation
Mais pour comprendre le blocage de mercredi, il faut revenir quelques jours en arrière.
Lors de la précédente séquence budgétaire, c’était le MR qui avait provoqué la crise. Georges-Louis Bouchez avait opposé un refus catégorique aux principales pistes de hausse de la TVA. Et le rapport de force lui a largement donné raison : l’idée d’une augmentation générale de 21 à 22 % a disparu, tout comme le vaste réaménagement de la TVA initialement envisagé.
Des augmentations plus ciblées restent toutefois sur la table.
Selon les informations publiées par Het Laatste Nieuws, la TVA pourrait notamment augmenter sur les fleurs, les plantes, les engrais ou le bois de chauffage. Le scénario d’une nouvelle augmentation pour l’hôtellerie aurait en revanche été abandonné.
À sa place, la culture et le divertissement pourraient être mis à contribution. Concrètement, les billets de concerts et de spectacles pourraient coûter plus cher si cette piste est finalement retenue.
Mais politiquement, l’essentiel est ailleurs : le MR a montré qu’en durcissant fortement sa position, il pouvait obliger Bart De Wever à revoir sa copie.
Vooruit ne pouvait pas dire oui immédiatement
C’est précisément ce précédent qui permet de mieux comprendre la posture de Vooruit.
Pendant que le MR menait publiquement son combat contre la TVA, les socialistes flamands étaient restés beaucoup plus discrets. Frank Vandenbroucke avait pourtant déjà exprimé ses réserves sur la répartition de l’effort et réclamé une contribution plus importante des catégories les plus favorisées.
Mais le bras de fer entre Georges-Louis Bouchez et Bart De Wever avait largement éclipsé ces revendications.
Dès lors, voir Vooruit accepter immédiatement une nouvelle note débarrassée d’une grande partie des mesures auxquelles le MR s’opposait aurait été politiquement difficilement défendable.
Le parti aurait donné l’impression que le veto libéral avait été entendu, tandis que ses propres lignes rouges pouvaient être franchies sans conséquence.
Il y a donc dans le « non » de mercredi une véritable divergence de fond, mais aussi une logique de rapport de force.
Après le MR, Vooruit doit montrer à son électorat qu’il est lui aussi capable d’arracher des concessions. C'est un grand classique de la politique belge: gagner du temps et laisser décanter la situation pour que chacun puisse présenter un bilan (et des trophées) acceptable à l'opinion publique.
Les « épaules les plus larges », nouveau cœur du marchandage
C’est désormais autour de la contribution des plus aisés que pourrait se jouer une partie du compromis.
Parmi les pistes figurent notamment un durcissement du régime de certaines sociétés de management, des mesures concernant les fondations privées et une taxation accrue des personnes possédant plusieurs biens immobiliers.
Selon nos informations, ces mesures rapporteraient actuellement de l’ordre d’un milliard d’euros. Pour Vooruit et Les Engagés, ce serait insuffisant. Pour la N-VA et le MR, l’effort se rapproche déjà de la limite acceptable, qui a été coulée dans l'accord de gouvenrement (1/9e en nouvelles recettes, 8/9 en réduction des dépenses).
C’est toute la difficulté de l’exercice : Bart De Wever doit trouver environ 10 milliards d’euros à l’horizon 2029 dans une coalition où les partis ne sont pas seulement en désaccord sur les mesures, mais aussi sur la manière de répartir l’effort.
Les Engagés et le CD&V ne veulent pas non plus précipiter l’accord
Vooruit n’est d’ailleurs pas totalement isolé.
Les Engagés ont également insisté sur la nécessité d’un effort équilibré. Maxime Prévot a reconnu mercredi soir que les partis continuaient à diverger sur « le juste équilibre entre les efforts à devoir effectuer », tout en rappelant l’urgence du redressement budgétaire.
« On doit parler vrai et accepter de déplaire à court terme pour protéger notre économie et notre modèle social sur le long terme. (...) Mais également veiller à être juste dans nos arbitrages », a résumé le vice-Premier ministre.
Le CD&V n’a pas davantage poussé pour conclure coûte que coûte mercredi soir.
La ligne de fracture n’oppose donc pas simplement Vooruit au reste du gouvernement. Elle traduit plus largement la difficulté pour les partis du centre et du centre gauche de la coalition d’accepter une architecture qui apparaîtrait trop déséquilibrée après les concessions obtenues par le MR. Pour la première fois, il existe une ligne de fracture assez nette mais assez classique au sein de l'Arizona, entre la droite (MR et N-VA) et le centre-gauche (Engagés, Vooruit, CD & V).
Un échec qui permet aussi à chacun de sauver la face
Paradoxalement, ce nouvel échec n’est donc pas nécessairement le signe que la coalition est au bord de l’explosion.
Dans les coulisses, l’optimisme reste modéré mais réel sur la possibilité d’aboutir la semaine prochaine.
Une nouvelle séquence de négociation permet à Vooruit, mais aussi aux Engagés et au CD&V, de démontrer qu’ils ont résisté et obtenu des ajustements. Elle permet également à Bart De Wever de présenter, à terme, le compromis final comme le maximum possible entre des partenaires tirant la coalition dans des directions opposées.
Après avoir dû composer avec le « non » du MR sur la TVA, le Premier ministre doit désormais absorber le « non » de Vooruit sur la répartition de l’effort.
Ce passage était probablement politiquement inévitable.
Bart De Wever dramatise à la Chambre
Cela n’a pas empêché le Premier ministre de dramatiser la situation jeudi devant les députés.
Bart De Wever a assuré qu’une « proposition robuste » se trouvait désormais sur la table, rejetant l’idée d'un travail improvisé.
Et il a une nouvelle fois utilisé une image particulièrement sombre pour décrire la situation budgétaire belge.
« Nous avons une plaie infectée qui ne cesse de s’aggraver. Il faut la désinfecter au plus vite. Oui, cela pourrait piquer. Mais cela n’a aucun sens de s’en prendre au désinfectant. Parce que l’alternative, c’est l’amputation. »
Le Premier ministre insiste surtout sur la réaction des marchés financiers. La Belgique doit continuer à emprunter massivement et la dégradation de ses finances publiques augmente le risque de devoir payer davantage pour financer sa dette.
La prochaine évaluation de Standard & Poor's ajoute encore de la pression sur la coalition.
La vraie échéance est désormais la semaine prochaine
Pour autant, personne au sein de la majorité ne semble aujourd’hui avoir intérêt à provoquer une crise gouvernementale.
Les discussions vont donc se poursuivre au niveau des cabinets pendant la relâche parlementaire, avant un retour du dossier au kern.
L’objectif reste de trouver une trajectoire permettant de dégager environ 10 milliards d’euros d’ici 2029 et, surtout, d’éviter que la Belgique ne doive à nouveau entamer l’année sous le régime des douzièmes provisoires.
Le blocage de mercredi apparaît dès lors moins comme la fin de la négociation que comme une nouvelle étape de celle-ci.
Le MR a obtenu que la copie soit revue sur la fiscalité et la TVA. Vooruit veut maintenant obtenir son rééquilibrage sur la santé et la contribution des plus aisés. Les Engagés et le CD&V doivent également pouvoir montrer qu’ils n’ont pas simplement assisté à un compromis négocié entre les deux ailes les plus bruyantes de la coalition.
Reste à Bart De Wever à transformer ces lignes rouges en compromis.
C’est sans doute là que se jouera la véritable négociation budgétaire la semaine prochaine.