Comment Leexi, une entreprise familiale bruxelloise, défie les géants américains de l'IA sans lever un euro
Née dans un salon d'Auderghem, Leexi mise sur la rentabilité, la protection des données européennes et son partenariat avec Proximus pour s'imposer face aux géants américains de l'IA.
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
Leexi, entreprise familiale bruxelloise spécialisée dans l'IA-notetaker, grandit sans capital extérieur. La société mise sur la protection des données, une offre complète et son partenariat avec Proximus pour poursuivre sa progression en Europe.
Sommaire
- Un pari lancé avant l'explosion de ChatGPT
- Le petit poucet face aux géants californiens
- L'alliance avec Proximus change la dimension du jeu
- Dix logiciels remplacés par un seul
- Rentable, sans capital extérieur : un choix assumé
- Une culture d'entreprise qui ne fait pas semblant
- Vers le statut de licorne ?
Pendant que la Silicon Valley arrose ses start-up d'intelligence artificielle de millions de dollars, Leexi, une entreprise d'IA-Notetaker née dans un salon d'Auderghem, a choisi une autre voie : grandir sur ses propres fonds, rester maître de ses choix, et miser sur un atout que ses rivaux américains ne peuvent pas lui voler : la confiance des entreprises européennes dans la protection de leurs données.
Un pari lancé avant l'explosion de ChatGPT
Tout commence par une frustration très concrète. Après avoir construit et revendu une plateforme de courtage en ligne, Xavier Lombard observe année après année le même gaspillage dans les équipes commerciales : des heures perdues à reconstituer, de mémoire, ce qui s'est dit lors d'un appel client. Des décisions prises en réunion qui se dissolvent dans l'oubli faute d'avoir été notées correctement.
C'est de ce constat, partagé en famille, qu'est né Leexi. Son épouse Carole et leurs deux fils, Matthieu et Baptiste, rejoignent l'aventure dès le départ. Ensemble, ils décident de construire un outil capable de transformer chaque échange professionnel, réunion, appel, entretien, en une information exploitable automatiquement.
Le timing, avec le recul, tient presque du hasard heureux. L'entreprise se lance début 2022, avant que le grand public ne découvre ChatGPT et ne réalise le potentiel de l'intelligence artificielle générative. Quand OpenAI ouvre l'accès à ses modèles quelques mois plus tard, Leexi est déjà positionnée pour en tirer parti immédiatement, alors que la plupart des acteurs du secteur doivent encore adapter leur feuille de route.
Le petit poucet face aux géants californiens
Le marché des assistants de réunion intelligents, les « AI Notetakers », est aujourd'hui dominé par une poignée d'acteurs américains solidement capitalisés : Otter.ai, Fireflies, Gong.io, Granola.ai, pour ne citer qu'eux. Sur le papier, la partie semble inégale.
Mais Leexi a identifié une faille dans l'armure de ses concurrents : la localisation des données. Alors que plusieurs plateformes américaines peinent à démontrer une conformité stricte aux règles européennes de protection des données, Leexi a fait de cette question sa carte maîtresse. L'entreprise est certifiée ISO 27001, héberge l'ensemble des données de ses clients sur des serveurs situés en Europe, et prépare déjà deux certifications supplémentaires : ISO 42001 sur la gouvernance de l'intelligence artificielle, et NIS2 sur la cybersécurité.
Ce choix stratégique porte ses fruits. Des grandes entreprises, des cabinets d'avocats, des fonds d'investissement et des institutions publiques, parmi lesquelles l'aéroport parisien ADP, la Fédération Wallonie-Bruxelles, plusieurs banques, figurent aujourd'hui parmi ses clients, aux côtés de milliers de PME à travers le continent.
L'alliance avec Proximus change la dimension du jeu
L'actualité récente de Leexi a un nom : Proximus. L'opérateur télécom belge a noué un partenariat national avec la start-up pour proposer sa solution aux petites et moyennes entreprises du pays. Pour une jeune entreprise technologique, obtenir ce type d'accès à un réseau commercial déjà établi représente un raccourci considérable, là où il aurait normalement fallu des années de démarchage commercial porte-à-porte.
L'argument de vente est simple : la plateforme ne se contente pas de transcrire ce qui se dit en réunion. Elle génère automatiquement des comptes rendus, des listes de tâches, des e-mails de suivi, et synchronise l'ensemble avec les outils de gestion client déjà utilisés par l'entreprise. Plus de 120 langues sont prises en charge, un détail loin d'être anecdotique dans un pays aussi multilingue que la Belgique, et l'outil ne nécessite aucune formation particulière pour être adopté.
Dix logiciels remplacés par un seul
Un autre argument commercial de Leexi tient en une comparaison chiffrée : la plateforme remplace à elle seule une dizaine d'outils distincts que les entreprises utilisaient jusque-là séparément : prise de notes, gestion des connaissances, partage d'enregistrements, suivi des tâches, coaching commercial, préparation de réunions, ou encore assistant conversationnel intégré. Selon Baptiste Lombard, le CTO de Leexi à la tête d'une équipe de 11 développeurs, la facture cumulée de ces solutions dépasserait facilement les 200 euros par mois et par utilisateur, contre une fraction de ce montant pour la suite Leexi.
Rentable, sans capital extérieur : un choix assumé
Ce qui distingue peut-être le plus Leexi dans le paysage des start-up technologiques, c'est son refus persistant de lever des fonds. L'entreprise est rentable, dégage une trésorerie positive, et continue de recruter, le tout sans avoir ouvert son capital à des investisseurs externes. Fin 2024, Xavier Lombard a refusé une offre d'un million d'euros du fonds flamand Volta Ventures, qui valorisait alors l'entreprise à quinze millions d'euros.
Le raisonnement du fondateur est directement lié à son expérience entrepreneuriale précédente : selon lui, il est bien plus difficile de faire basculer une entreprise habituée à brûler du cash vers un modèle rentable, que de construire la rentabilité dès le départ. Avec plus de 30 000 entreprises inscrites sur la plateforme, dont environ 4 500 clientes payantes, et une croissance de chiffre d'affaires soutenue, la famille Lombard préfère pour l'instant garder l'entière maîtrise de la trajectoire de l'entreprise plutôt que de la partager avec des actionnaires extérieurs.
Une culture d'entreprise qui ne fait pas semblant
Derrière les chiffres, Leexi cultive une identité qui tranche avec les codes habituels de la tech. Les fondateurs sont eux-mêmes grimpeurs, pratiquent le kitesurf, et cultivent une proximité assumée avec leurs équipes. Selon Carole Lombard, le recrutement chez Leexi ne se fait pas uniquement sur la base de CV impressionnants, mais avant tout sur l'adéquation humaine avec l'équipe en place.
Aujourd'hui forte d'une cinquantaine de collaborateurs, l'entreprise recrute au rythme de deux à trois nouvelles embauches par mois à Bruxelles, et ses bureaux ont été pensés pour accueillir plus d'une centaine de personnes à terme. Leexi reverse aussi une partie de ses résultats à des associations locales, et soutient le grimpeur belge Simon Lorenzi, considéré comme l'un des meilleurs athlètes mondiaux d'escalade de bloc en extérieur.
Vers le statut de licorne ?
Les distinctions se sont accumulées ces derniers mois : Belgium Startup Award en juin 2025, Innovation Startup Award assorti d'une dotation de 500 000 euros en décembre 2025, et une récompense obtenue en France dans la catégorie intelligence artificielle. La presse économique belge et française multiplie les articles consacrés à l'entreprise, et le mot « licorne » commence à être associé à son nom.
Le directeur des opérations, Matthieu Lombard, reste prudent face à cet engouement médiatique. Son objectif affiché est de faire de Leexi la référence européenne de l'intelligence conversationnelle appliquée aux réunions professionnelles, sur un marché mondial estimé à plusieurs milliards d'euros. Entre le partenariat avec Proximus, une base de clients internationaux en expansion et une technologie qui suscite l'intérêt jusque chez ses concurrents américains, l'entreprise bruxelloise semble avoir réuni les conditions pour poursuivre sa progression.
Reste une évidence que la success story de Leexi rappelle avec force : il n'est pas nécessaire de naître en Californie pour bousculer les règles d'un secteur dominé par les géants américains. Parfois, tout commence par une table de salon, en famille, à Bruxelles.