Du Québec à Bruxelles : une langue que l’on ne défend plus finit par reculer
La victoire du Parti québécois remet la langue et l’identité au centre du débat politique québécois. Pour Kamel Bencheikh, elle devrait aussi interpeller la Belgique francophone : à Bruxelles comme à Montréal, aucune langue ne conserve durablement sa place sans volonté politique.
Publié par Kamel Bencheikh
Résumé de l'article
Le retour du Parti québécois au pouvoir remet la question nationale au centre de la vie politique québécoise. Depuis Paris, l’auteur y voit un écho pour Bruxelles, dont le paysage linguistique se transforme dans une métropole devenue multilingue.
Je suis à Paris, mais hier soir une partie de moi était à Montréal. Le Québec vient de faire revenir le Parti québécois au pouvoir. Paul St-Pierre Plamondon deviendra le prochain Premier ministre d’un gouvernement minoritaire, après une victoire qui redonne à la question nationale une place centrale dans la vie politique québécoise. Le PQ obtient 59 des 127 sièges, cinq de moins que la majorité absolue. Il faut cependant regarder ce résultat avec précision.
Les Québécois n’ont pas massivement voté pour l’indépendance. Le PQ recueille environ 28 % des suffrages. Sa victoire tient aussi à l’éclatement du vote entre plusieurs formations. Mais une réalité demeure : l’idée d’un Québec maître de son destin vient de retrouver les leviers du pouvoir. C’est cette dimension qui m’intéresse. Parce que le Québec nous parle aussi de la Belgique.
J’aime Bruxelles. J’y ai des amis, des souvenirs, des habitudes. J’y reviens toujours avec le sentiment de retrouver une ville familière et étrangère à la fois. Mais je regarde aussi, depuis des années, la transformation silencieuse de son paysage linguistique. Le français y demeure la langue la plus parlée. Cependant son usage et son poids relatif évoluent. Le dernier baromètre linguistique bruxellois recense 104 langues et montre que la connaissance du français est passée de 87,1 % des répondants en 2018 à 81 % en 2024.
Dans le même temps, l’anglais progresse fortement et le néerlandais reste une langue institutionnelle et sociale solidement implantée. Il faut être précis ici : le néerlandais ne « remplace » pas le français à Bruxelles. La réalité est beaucoup plus complexe. Bruxelles est devenue une métropole multilingue où l’anglais et de nombreuses autres langues occupent une place croissante. Cette complexité ne doit pas masquer une chose essentielle : une langue ne conserve jamais son influence par inertie.
C’est là que l’expérience flamande et l’expérience québécoise deviennent particulièrement intéressantes. La Flandre a fait de sa langue un projet politique. Elle a construit des institutions, des réseaux éducatifs, culturels et économiques capables de donner au néerlandais une puissance qui ne dépend plus de la seule démographie.
Le Québec a fait quelque chose de comparable dans un environnement autrement plus difficile : celui d’un continent massivement anglophone. Dans les deux cas, la langue a été pensée comme une affaire collective. C’est peut-être ce qui manque parfois au monde francophone belge : non pas l’amour du français, mais la conscience politique de ce que sa conservation exige.
Pendant longtemps, le français a occupé en Belgique une position si dominante qu’il pouvait sembler naturel. Il n’avait pas besoin d’être défendu puisqu’il était là. L’histoire enseigne pourtant que rien n’est jamais acquis. Une langue peut être prestigieuse et perdre du terrain. Elle peut être majoritaire dans une ville et reculer dans certaines générations. Elle peut rester omniprésente dans la conversation tout en perdant progressivement des positions dans l’administration, l’économie, l’enseignement ou les usages internationaux. Et Bruxelles ajoute aujourd’hui une nouvelle difficulté : la progression de l’anglais et la diversification linguistique de sa population.
Le sujet n’est donc pas de dresser les langues les unes contre les autres. Ce serait absurde dans une ville devenue profondément cosmopolite. Le sujet est de savoir quelle langue une société veut placer au centre de sa vie commune. C’est exactement ce que le Québec vient de rappeler. Je ne sais pas jusqu’où ira Paul St-Pierre Plamondon.
Son gouvernement devra d’abord apprendre à gouverner sans majorité. Et la question de la souveraineté demeure loin d’être tranchée dans la société québécoise. Mais il y a quelque chose de profondément politique dans ce retour. Le Québec refuse de considérer son identité linguistique comme une simple survivance folklorique. Il continue de poser la question du pouvoir. Qui décide ? Dans quelle langue ? Et pour quel avenir ?
Cette question devrait résonner jusqu’à Bruxelles. Car une langue ne meurt presque jamais d’un seul coup. Elle commence par devenir secondaire. Puis facultative. Puis décorative. Et un jour, ceux qui la parlent découvrent qu’ils sont devenus minoritaires dans des lieux où leurs parents étaient chez eux. Le Québec l’a compris depuis longtemps. La Belgique francophone ferait bien, elle aussi, de se demander ce qu’elle veut encore transmettre.
Entre Montréal et Bruxelles, deux histoires très différentes racontent finalement la même vérité : une langue que l’on veut faire vivre ne se contente pas d’être parlée. Elle doit être choisie, enseignée, assumée et défendue par les plus hautes instances politiques.