Engie a-t-il fait des prélèvements sur les centrales qui vont empêcher tout redémarrage ?
Engie a prélevé durant l’hiver 2024-2025 des morceaux des cuves de Doel 3 et Tihange 2 dans le cadre de leur préparation au démantèlement. Une opération autorisée par le gendarme nucléaire mais qui rend désormais leur remise en service extrêmement hypothétique. Le ministre de l’Énergie affirme qu’il n’en avait pas connaissance.
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
Engie a prélevé des échantillons dans les cuves de Doel 3 et Tihange 2 avant les négociations sur le nucléaire. Ces opérations, autorisées par l’AFCN, rendent aujourd’hui leur redémarrage extrêmement hypothétique.
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C’est un nouvel obstacle, et probablement l’un des plus sérieux, sur la route déjà étroite d’un éventuel redémarrage de Doel 3 et Tihange 2. Selon des informations de La Libre, Engie a procédé durant l’hiver 2024-2025 à des prélèvements directement dans les cuves des deux réacteurs arrêtés. Ces opérations avaient pour objectif de préparer leur démantèlement. Elles pourraient cependant avoir une conséquence autrement plus politique aujourd’hui : rendre leur remise en service pratiquement impossible.
L’information intervient alors que le gouvernement De Wever examine précisément la possibilité de prolonger ou de remettre en service certains des cinq réacteurs belges déjà arrêtés. Dans le même temps, l’État négocie avec Engie autour d’une possible reprise du parc nucléaire. Un accord-cadre est espéré d’ici au 1er octobre.
La question n’est donc plus seulement de savoir si Doel 3 et Tihange 2 sont vieux, coûteux ou techniquement difficiles à prolonger. Elle est de déterminer si certaines opérations réalisées après leur fermeture ont désormais créé un obstacle matériel à tout retour en arrière.
Des morceaux prélevés directement dans les cuves
Engie a procédé aux prélèvements dans la cuve de Doel 3 puis dans celle de Tihange 2 durant l’hiver 2024-2025. L’objectif était de mesurer précisément la radioactivité des différentes parties du métal afin de déterminer, lors du futur démantèlement, comment les matériaux devraient être traités et triés comme déchets nucléaires.
Ces opérations n’ont pas été entreprises clandestinement. L’Agence fédérale de contrôle nucléaire confirme qu’elles ont été réalisées à sa demande ainsi qu’à celle de l’Ondraf, l’organisme public chargé de la gestion des déchets radioactifs. L’AFCN indique également les avoir approuvées dans le cadre normal des activités préparatoires au démantèlement.
C’est un point essentiel : rien ne permet donc de présenter les prélèvements eux-mêmes comme illégaux. Certaines sources interrogées par La Libre les jugent toutefois particulièrement discutables au regard du débat actuel et vont jusqu’à parler de « sabotage ». Le terme relève de leur appréciation et est fermement contredit par le contexte réglementaire dans lequel les opérations ont été effectuées.
Le problème n’est pas leur légalité, mais leur caractère potentiellement irréversible.
Un redémarrage désormais extrêmement hypothétique
Selon les informations publiées vendredi, les prélèvements effectués dans les cuves rendent Doel 3 et Tihange 2 inopérables dans leur état actuel. Un retour en service supposerait dès lors, en théorie, le remplacement de la cuve du réacteur.
Or cette opération se situerait très loin d’une maintenance conventionnelle. La Libre souligne qu’un remplacement complet de cuve n’a jamais été réalisé dans le monde sur un réacteur de ce type. Même si certaines sources favorables au nucléaire considèrent qu’une telle intervention demeure techniquement imaginable, sa faisabilité industrielle et surtout son coût rendent cette hypothèse particulièrement incertaine.
« Ces prélèvements sont la cerise sur le gâteau », résume une source citée par le quotidien.
Les deux unités étaient déjà les candidates les moins évidentes à une prolongation. Doel 3 a été définitivement arrêté en 2022 et Tihange 2 en 2023, et leur préparation au démantèlement est depuis lors bien engagée.
À cela s’ajoute un autre problème spécifique : les deux réacteurs sont ceux dont les cuves présentent des défauts liés à l’hydrogène, les fameuses indications découvertes il y a plus d’une décennie. Les analyses de sûreté qui avaient permis leur exploitation avaient été réalisées pour une durée de fonctionnement correspondant à environ quarante années, seuil désormais atteint.
Avant même la révélation des prélèvements, leur prolongation apparaissait donc comme l’option la plus difficile du parc belge.
Le ministre Bihet affirme ne pas avoir été informé
L’affaire prend néanmoins une dimension politique particulière en raison du calendrier. Les prélèvements ont été effectués avant que le gouvernement fédéral ne lance ses négociations exclusives avec Engie sur une éventuelle nationalisation du parc nucléaire belge.
Interrogé par La Libre, le cabinet du ministre de l’Énergie Mathieu Bihet affirme que celui-ci n’était pas au courant de ces opérations lorsque les discussions ont commencé.
Engie insiste pour sa part sur la chronologie : les prélèvements ont été réalisés avant l’ouverture des négociations avec l’État. Depuis le début de celles-ci, l’énergéticien affirme avoir suspendu ses opérations de démantèlement sur les réacteurs concernés.
Il n’en demeure pas moins que le gouvernement négocie aujourd’hui la reprise éventuelle d’un parc dont certaines unités avaient déjà franchi des étapes supplémentaires vers leur démantèlement avant que le changement de politique nucléaire ne soit décidé.
C’est précisément ce que la « due diligence » actuellement menée par l’État doit éclaircir. Le cabinet Bihet indique que l’audit doit évaluer l’état de chacun des réacteurs et déterminer s’il serait techniquement possible, mais aussi économiquement rationnel, d’investir dans leur prolongation.
La sortie du nucléaire a produit des effets difficiles à inverser
Cette affaire illustre surtout la difficulté de revenir rapidement sur plusieurs années de politique de sortie du nucléaire. Lorsqu’un réacteur est définitivement arrêté, l’installation ne reste pas simplement intacte en attendant une éventuelle décision politique contraire. Le combustible est retiré, les systèmes sont progressivement adaptés à une centrale qui ne doit plus produire et les opérations préparatoires au démantèlement commencent.
À mesure que ce processus avance, le coût d’un retour en arrière augmente. Dans certains cas, il peut même devenir techniquement disproportionné.
Doel 3 et Tihange 2 pourraient constituer l’exemple le plus spectaculaire de ce phénomène. L’Arizona souhaite désormais réexaminer ce qui peut encore être sauvé du parc nucléaire belge, mais cette nouvelle orientation intervient plusieurs années après les premières fermetures.
L’épisode soulève donc une question qui dépasse Engie : lorsqu’un État prend une décision aussi lourde que la fermeture définitive d’infrastructures énergétiques stratégiques, jusqu’à quel point conserve-t-il concrètement la possibilité de changer d’avis quelques années plus tard ?
Pas de « sabotage » établi, mais une décision aux conséquences très concrètes
À ce stade, rien ne permet d’accuser Engie d’avoir volontairement rendu Doel 3 et Tihange 2 inutilisables afin d’empêcher leur redémarrage. Les prélèvements ont été effectués dans le cadre du processus de démantèlement alors en vigueur, avec l’accord et même à la demande des autorités nucléaires compétentes.
Mais leur conséquence n’en est pas moins spectaculaire. Alors que le gouvernement belge explore aujourd’hui la prolongation du nucléaire et envisage même de reprendre les actifs d’Engie, il découvre que certaines étapes techniques accomplies sous la politique précédente pourraient avoir fermé presque définitivement la porte pour deux réacteurs.
Le dossier devra désormais établir précisément ce qui a été retiré des cuves, quelles solutions techniques resteraient théoriquement possibles et surtout à quel prix. Pour Doel 3 et Tihange 2, la question n’est probablement déjà plus de savoir s’il serait souhaitable de les redémarrer, mais si l’on peut encore raisonnablement le faire.