L’Europe veut son indépendance numérique, ses entreprises deviennent pourtant plus dépendantes que jamais
L’Europe veut renforcer sa souveraineté numérique, mais les choix technologiques quotidiens des entreprises approfondissent leur dépendance aux grands fournisseurs internationaux. Chronique de Julien Ricciarelli-Bonnal, expert senior en marketing, communication et stratégie, fondateur de Ricciarelli Partners.
Publié par Contribution Externe
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Résumé de l'article
Entre cloud, intelligence artificielle et interopérabilité, l’Europe cherche à réduire ses dépendances numériques sans renoncer aux technologies internationales. L’enjeu est moins l’autarcie que la capacité réelle des entreprises à choisir et à changer de fournisseur.
Sommaire
- L’IA renforce une dépendance qui existait déjà dans le cloud
- Pour les entreprises, choisir les géants américains reste souvent rationnel
- La dépendance devient stratégique lorsqu’il devient trop coûteux de partir
- L’Europe agit, mais elle doit rattraper un retard industriel
- La souveraineté utile se mesure à la capacité de choisir
L’Europe parle de souveraineté numérique depuis plusieurs années, avec une insistance qui s’est encore renforcée à mesure que le cloud, les semi-conducteurs et l’intelligence artificielle sont devenus des infrastructures stratégiques. L’objectif est compréhensible : conserver davantage de maîtrise sur les technologies dont dépendent les administrations, les entreprises et une partie croissante de l’économie.
Dans le même temps, la réalité quotidienne des organisations semble évoluer dans la direction inverse. Une entreprise européenne qui modernise son système d’information peut utiliser Microsoft pour sa bureautique et son cloud, Amazon pour certaines infrastructures, Google pour ses données ou son marketing, puis intégrer des modèles ou des services d’intelligence artificielle proposés par OpenAI, Anthropic ou les mêmes grands fournisseurs technologiques. Chaque décision prise séparément peut être parfaitement rationnelle, mais leur accumulation renforce une dépendance que les discours politiques cherchent précisément à réduire.
Le paradoxe ne doit pas conduire à un procès simpliste contre les entreprises américaines. Si les groupes européens utilisent leurs technologies, c’est aussi parce qu’elles sont performantes, immédiatement disponibles, intégrées à des écosystèmes déjà installés et soutenues par des capacités d’investissement considérables. Demander aux entreprises de renoncer à ces avantages au nom d’une souveraineté abstraite serait économiquement peu crédible.
La question intéressante est donc ailleurs : l’Europe doit-elle réellement chercher l’indépendance numérique, au sens d’une autonomie technologique presque complète, ou plutôt s’assurer que ses entreprises conservent suffisamment de liberté pour choisir leurs fournisseurs, maîtriser leurs données et changer de technologie lorsque cela devient nécessaire ?
L’IA renforce une dépendance qui existait déjà dans le cloud
L’intelligence artificielle n’arrive pas dans un paysage technologique vierge. Elle se déploie au-dessus d’infrastructures cloud, d’outils bureautiques, de bases de données et de logiciels dans lesquels les grands groupes américains occupent déjà une position centrale. La Commission européenne reconnaît elle-même que la dépendance excessive envers des fournisseurs cloud non européens constitue un risque significatif pour l’autonomie numérique et la résilience du continent. Son projet de Cloud and AI Development Act vise notamment à renforcer les capacités européennes tout en maintenant l’essentiel du marché ouvert aux partenaires internationaux.
L’IA ajoute désormais une couche supplémentaire à cette architecture. Lorsqu’une entreprise a déjà construit une partie de son environnement autour d’Azure, AWS ou Google Cloud, il est logique qu’elle examine d’abord les services d’intelligence artificielle disponibles dans cet écosystème. Même phénomène avec les logiciels utilisés au quotidien : intégrer un assistant à une suite déjà déployée auprès de plusieurs milliers de collaborateurs est souvent plus simple que d’introduire une technologie entièrement nouvelle.
Cette continuité facilite l’adoption, mais elle augmente aussi la profondeur de la dépendance. Une entreprise ne dépend plus seulement d’un espace de stockage ou d’une puissance de calcul, mais progressivement d’API, de modèles, de processus automatisés, de données structurées selon certains standards et d’équipes formées à un environnement particulier. Changer de fournisseur devient alors beaucoup plus complexe que modifier une ligne sur un contrat.
Pour les entreprises, choisir les géants américains reste souvent rationnel
Il serait facile d’expliquer cette situation par un manque de patriotisme économique ou par une fascination excessive pour les grandes marques technologiques américaines. Ce serait surtout éviter la question essentielle : pourquoi autant d’entreprises européennes continuent-elles à les choisir ?
La première réponse tient à l’échelle. Les grands fournisseurs disposent de centres de données répartis dans de nombreuses régions, de catalogues de services extrêmement larges, d’équipes de support internationales et d’écosystèmes réunissant logiciels, sécurité, données, développement et désormais intelligence artificielle. Une entreprise qui souhaite déployer rapidement une nouvelle fonction peut trouver dans le même environnement l’infrastructure, les outils et les compétences dont elle a besoin.
La deuxième tient à la réduction du risque opérationnel. Pour un dirigeant ou un responsable informatique, choisir un acteur déjà utilisé par des milliers d’organisations peut sembler moins risqué que retenir une solution plus petite, même européenne, dont la pérennité, l’écosystème de partenaires ou la disponibilité internationale sont moins établis. La souveraineté se heurte alors à une contrainte très concrète : l’entreprise doit d’abord faire fonctionner son activité.
L’IA accentue encore cette logique parce que la vitesse devient un avantage compétitif. Lorsqu’un concurrent automatise son service client, améliore son développement logiciel ou introduit des assistants auprès de ses équipes, attendre plusieurs années qu’une alternative européenne atteigne le même niveau de maturité peut représenter un coût réel. Le choix d’un acteur américain n’exprime donc pas nécessairement une préférence politique, mais souvent une décision économique prise avec les solutions disponibles au moment où l’entreprise doit avancer.
Le problème apparaît lorsque toutes ces décisions rationnelles prises individuellement produisent collectivement une fragilité. Aucun fournisseur n’a besoin d’imposer explicitement une dépendance : celle-ci peut se construire naturellement parce que chaque nouveau service rend l’environnement existant encore plus utile et, par conséquent, plus difficile à abandonner.
La dépendance devient stratégique lorsqu’il devient trop coûteux de partir
Toutes les dépendances technologiques ne constituent pas un problème. Une entreprise dépend de son fournisseur d’électricité, de ses télécommunications, de ses logiciels comptables et de dizaines de partenaires sans que cela remette nécessairement en cause son autonomie. La vulnérabilité apparaît lorsqu’une organisation ne dispose plus d’alternative raisonnablement accessible.
Dans le cloud, cette question est suffisamment importante pour que l’Union européenne ait déjà légiféré. Le Data Act, applicable depuis septembre 2025, impose notamment des exigences destinées à faciliter le changement de fournisseur et l’interopérabilité des services de traitement des données. La Commission identifie explicitement les frais de sortie, les procédures longues et le manque d’interopérabilité comme des obstacles au changement, tandis que les frais de switching et de transfert de données doivent disparaître entièrement en janvier 2027.
Mais la dépendance technique ne se résume pas aux frais inscrits sur une facture. Une entreprise peut avoir développé des applications utilisant des services propriétaires, formé des centaines de collaborateurs, construit des automatisations et organisé ses données autour d’un environnement particulier. Même lorsque la migration est juridiquement possible et que les données peuvent être récupérées, le coût organisationnel du départ peut rester considérable.
Une technologie peut être excellente sans devoir devenir irremplaçable. Une relation commerciale devient stratégique lorsque l’entreprise ne peut plus réellement envisager d’en sortir.
Avec l’intelligence artificielle, cette question va devenir encore plus importante. Si un modèle particulier se retrouve progressivement intégré dans la relation client, l’analyse interne, la production documentaire et les processus de décision, la dépendance n’est plus seulement informatique. Elle commence à toucher la manière même dont l’organisation fonctionne.
L’Europe agit, mais elle doit rattraper un retard industriel
Présenter Bruxelles comme une institution qui se contenterait de réglementer les technologies développées ailleurs serait aujourd’hui incomplet. En juin 2026, la Commission a présenté un ensemble consacré à la souveraineté technologique comprenant notamment le Cloud and AI Development Act, une nouvelle stratégie européenne sur l’open source et des mesures concernant les semi-conducteurs. Le CADA prévoit notamment de faciliter le développement des infrastructures et vise à au moins tripler les capacités européennes de centres de données au cours des cinq à sept prochaines années.
L’effort se retrouve également dans l’intelligence artificielle. L’Union dispose désormais d’un réseau d’AI Factories adossées aux capacités de calcul EuroHPC et a lancé fin juillet un appel pour créer jusqu’à sept AI Gigafactories supplémentaires. L’initiative prévoit jusqu’à 10 milliards d’euros de financements européens et nationaux, avec l’objectif de mobiliser au moins 20 milliards d’investissements privés pour développer des infrastructures capables d’entraîner et d’exploiter des modèles avancés en Europe.
Ces montants montrent que la souveraineté numérique est devenue une politique industrielle, et plus seulement réglementaire. Ils montrent aussi l’ampleur du défi : l’Europe doit construire des capacités alternatives pendant que les technologies dominantes continuent elles-mêmes de progresser et que les entreprises les adoptent. Le continent ne poursuit donc pas une cible immobile.
La souveraineté utile se mesure à la capacité de choisir
Cette réalité oblige peut-être à changer la définition même de l’indépendance numérique. Une économie européenne ouverte n’a ni vocation ni intérêt à exclure les technologies américaines, pas plus que les entreprises américaines ne construisent leurs produits sans composants, talents ou infrastructures provenant du reste du monde. L’autarcie technologique serait probablement aussi irréaliste qu’indésirable.
La véritable question est celle de l’interdépendance maîtrisée. Une entreprise peut utiliser Microsoft, Google, Amazon, OpenAI, Anthropic ou n’importe quel autre fournisseur international tout en conservant une réelle autonomie, à condition de savoir où se trouvent ses données, de pouvoir les récupérer, de comprendre quelles fonctions propriétaires sont devenues critiques et de prévoir une solution lorsque le fournisseur choisi ne répond plus à ses besoins.
Cette logique peut également conduire à éviter certains choix d’architecture trop fermés. Une organisation capable d’utiliser plusieurs modèles d’IA selon les besoins, de séparer ses données de la couche applicative ou de conserver des standards suffisamment ouverts possède davantage de liberté qu’une entreprise dont tous les processus dépendent d’une seule chaîne technologique. Cette liberté peut sembler coûteuse à maintenir lorsqu’aucun changement de fournisseur n’est envisagé, mais elle prend toute sa valeur le jour où les tarifs, les conditions contractuelles, les performances ou le contexte géopolitique évoluent.
Les directions générales doivent donc commencer à regarder la dépendance technologique comme elles regardent déjà d’autres risques stratégiques. Il ne s’agit pas de demander aux entreprises de construire elles-mêmes leur cloud ou leur modèle d’intelligence artificielle, mais de connaître suffisamment leur architecture pour savoir ce qu’elles pourraient continuer à faire si un élément majeur devait changer.
C’est également là que les initiatives européennes peuvent avoir le plus d’impact. La création d’alternatives crédibles, l’open source, l’interopérabilité et des règles facilitant le changement de fournisseur ne forceront pas les entreprises à acheter européen, mais elles peuvent empêcher qu’un choix technologique pris aujourd’hui devienne irréversible demain.
L’Europe ne retrouvera probablement pas son autonomie numérique en remplaçant chaque technologie américaine par un équivalent portant un drapeau européen. Elle peut en revanche construire un environnement dans lequel utiliser une technologie étrangère ne signifie pas lui abandonner définitivement ses données, ses compétences et sa liberté stratégique.
La souveraineté numérique ne consiste peut-être pas à ne dépendre de personne. Elle consiste surtout à ne jamais dépendre de quelqu’un au point de ne plus pouvoir choisir.