Grève dans l’enseignement : quand la contestation finit par fragiliser l’école elle-même (ANALYSE)
Depuis plusieurs jours, les grèves se multiplient dans les écoles francophones avant le vote des réformes de la ministre Valérie Glatigny. Si le malaise enseignant est réel, la stratégie du « finish » en pleine période d’examens pose une question centrale : jusqu’où peut-on défendre l’école sans pénaliser les élèves ? Analyse.
Publié par Demetrio Scagliola
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Résumé de l'article
- La grève des enseignants s’intensifie avant les examens et le vote des réformes Glatigny.
- Une mobilisation jugée légitime par les syndicats, mais qui risque surtout de pénaliser les élèves.
- Cette contestation illustre aussi le rejet historique des grandes réformes dans l’enseignement.
- Entre écoles bloquées et tensions croissantes, l’école sort fragilisée de ce conflit.
Le mouvement de grève qui touche depuis plusieurs jours l’enseignement en Fédération Wallonie-Bruxelles a pris une ampleur rarement observée ces dernières années. Parti d’un appel de la CSC-Enseignement, rejoint par d’autres organisations, il vise à faire pression avant le vote du décret-programme porté par la ministre de l’Éducation Valérie Glatigny (MR) dont l’examen est prévu en commission ce vendredi, avant un vote au Parlement le 27 mai.
Parmi les mesures contestées figurent notamment l’ajout de deux périodes de cours dans le secondaire supérieur, la réforme du statut des enseignants, la réduction de certains budgets liés à la gratuité scolaire, les restrictions sur les congés maladie ou encore la limitation des dispositifs de fin de carrière.
Le droit de grève est un droit fondamental. Et il serait absurde de nier la difficulté du métier d’enseignant, ni l’inquiétude réelle d’une partie du corps professoral face à des réformes qui touchent à l’organisation du travail, au statut, à la charge horaire et à l’avenir même de l’école. Les enseignants exercent aujourd’hui dans des environnements souvent plus complexes qu’hier : hétérogénéité des classes, pression administrative, relations parfois tendues avec certains parents, perte d’autorité, manque d’attractivité de la profession. Tout cela mérite d’être entendu.
Les enseignants exercent aujourd’hui dans des environnements souvent plus complexes qu’hier
Une mobilisation historique à quelques jours des examens
Mais reconnaître la légitimité d’un malaise ne signifie pas valider sans nuance la stratégie choisie pour l’exprimer. Et c’est ici que le mouvement actuel pose question.
Car la période retenue par les syndicats est sans doute la plus problématique de l’année scolaire. À quelques jours des examens, au moment où les élèves ont besoin de révisions, de remédiation, d’échanges avec leurs professeurs et parfois d’un dernier accompagnement pour franchir la barre, bloquer massivement les écoles revient à faire peser le rapport de force sur ceux qui ont le moins de prise sur le conflit : les élèves et leurs parents.
Les syndicats savent évidemment que ce moment est symboliquement fort. Ils savent aussi qu’il est médiatiquement efficace. Mettre la pression juste avant le vote du décret-programme, c’est tenter d’imposer un rapport de force maximal au gouvernement MR-Les Engagés. Mais cette efficacité militante a un coût pédagogique. Et ce coût risque d’être payé d’abord par les élèves les plus fragiles, ceux qui avaient précisément besoin de cette fin d’année pour combler des lacunes, poser des questions, préparer leurs examens ou simplement garder un cadre.
Le risque? Pénaliser les élèves en difficulté
C’est là tout le paradoxe : au nom de la défense de l’école, on prend le risque de rendre l’école encore plus inégalitaire. Les élèves les mieux entourés à la maison s’adapteront plus facilement. Les autres subiront.
Les reportages réalisés à Liège par nos confrères de RTL Info et du Soir, de même que notre propre enquête sur le terrain liégeois, montrent d’ailleurs des piquets bloquant l’accès à des établissements, y compris avec une organisation entre écoles pour empêcher les collègues d’entrer. Des élèves, parfois mineurs, participent aussi aux mobilisations, distribuent des tracts ou soutiennent les enseignants, tandis que d’autres disent leur stress face aux examens et à la possibilité de terminer l’année avec des lacunes.
Les élèves les mieux entourés à la maison s’adapteront plus facilement. Les autres subiront.
La sacralisation de l’école en train de disparaître ?
Cette situation révèle une évolution plus profonde : la désacralisation progressive de l’école comme institution. L’enseignement n’est pas un secteur comme les autres. Le professeur n’est pas seulement un travailleur défendant ses conditions de travail. Il incarne aussi, dans un moment donné, une mission institutionnelle : transmettre, accompagner, garantir un cadre, protéger les élèves des tensions politiques extérieures. Or, dans ce conflit, cette frontière semble s’effacer.
Bien sûr, beaucoup d’enseignants affirmeront que la grève vise précisément à défendre l’avenir des élèves. C’est en partie vrai. Mais il faut aussi avoir l’honnêteté de dire qu’elle vise à préserver un statut, une organisation du travail et un mode de fonctionnement qui ont moins évolué que dans bien d’autres secteurs, publics comme privés. Le monde enseignant est historiquement réfractaire aux grandes réformes, c'est un fait. Quelle que soit la couleur du gouvernement, y compris sous des ministres socialistes, les réformes majeures de l’enseignement ont presque toujours rencontré une opposition frontale du terrain et des syndicats.
La désacralisation progressive de l’école comme institution est en marche
Une négociation réelle mais peu fructueuse
Cela ne signifie pas que toutes les réformes sont bonnes. Mais cela dit quelque chose d’une culture professionnelle où toute transformation est souvent vécue comme une attaque.
Le gouvernement, lui, avance que les réformes sont connues depuis le début de la législature et qu’elles ont fait l’objet de discussions. Élisabeth Degryse, ministre-présidente de la Fédération Wallonie-Bruxelles, a rappelé sur La Première que Valérie Glatigny rencontrait régulièrement les représentants du secteur, environ toutes les six semaines, et que certaines demandes avaient été entendues, même si les syndicats jugent ces concessions insuffisantes.
L’école peut-elle encore prétendre rester un lieu de formation critique si elle devient aussi le théâtre d’un militantisme sans contradiction ?
On peut considérer que ces ajustements restent marginaux. On peut juger que le cœur de la réforme demeure contestable. Mais nous sommes aussi dans une démocratie représentative. Les gouvernements sont issus de majorités parlementaires. Les coalitions gouvernent sur la base de projets connus. Les syndicats ont le droit de contester, de manifester, de faire grève. Mais à un moment, le rapport de force doit pouvoir atterrir. Le compromis social ne peut pas se transformer en blocage permanent.
La grève « au finish » de ce mois de mai, même si elle ne dit pas toujours son nom, risque donc de produire plus de dégâts que de résultats. Elle pénalise les élèves, désorganise les familles, accentue la tension dans les écoles et brouille la frontière entre engagement syndical, militantisme politique et mission éducative.
Jusqu’où peut-on aller au nom de la défense de l’école sans finir par abîmer ce que l’on prétend protéger ?
Une école de plus en plus politisée ?
Plus inquiétant encore : certains épisodes montrent que les élèves eux-mêmes sont entraînés dans ce climat de confrontation. À Verviers, des élèves ont pris d’assaut une autre école pour interrompre les cours et faire sortir les élèves. Cette scène interroge. À force de messages politiques martelés depuis des mois, parfois à l’intérieur même des établissements, une partie des jeunes finit-elle par être utilisée comme prolongement du conflit social ? L’école peut-elle encore prétendre rester un lieu de formation critique si elle devient aussi le théâtre d’un militantisme sans contradiction ?
C’est sans doute là le point le plus sensible. La grève actuelle ne met pas seulement le gouvernement sous pression. Elle fragilise aussi l’idée même de l’école comme pilier démocratique. Une école où l’on apprend, où l’on débat, où l’on forme des citoyens, mais où l’on ne devrait pas instrumentaliser les élèves dans une confrontation politique.
Le métier d’enseignant mérite mieux qu’une fuite en avant syndicale. Les élèves aussi. Défendre l’école, ce n’est pas seulement refuser une réforme. C’est aussi protéger les moments essentiels de l’année scolaire, préserver le cadre, garantir l’égalité des chances et accepter que l’institution scolaire ne peut pas être suspendue à chaque conflit politique.
Le métier d’enseignant mérite mieux qu’une fuite en avant syndicale. Les élèves aussi.
La réforme Glatigny mérite débat. Certaines mesures peuvent être critiquées. Mais la stratégie actuelle pose une question tout aussi importante : jusqu’où peut-on aller au nom de la défense de l’école sans finir par abîmer ce que l’on prétend protéger ?