Hanieh Ziaei : « Les Iraniens vivent en état d’apesanteur et ne croient plus en Donald Trump »
Bombardements, vie chère, surveillance numérique et répression : la société iranienne traverse une période d’incertitude profonde.
Publié par Nicolas de Pape
Résumé de l'article
Hanieh Ziaei décrit une société iranienne appauvrie, surveillée et psychologiquement épuisée, qui a perdu confiance en Donald Trump après avoir espéré une aide américaine décisive ; selon elle, l’opposition reste trop divisée pour incarner une alternative immédiate, tandis que la stratégie de « pression maximale » a surtout permis à la République islamique de gagner du temps et de consolider sa résistance.
Politologue et iranologue, chercheuse associée à l’Observatoire sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord de la Chaire Raoul-Dandurand à l’UQAM et conférencière, Hanieh Ziaei décrit une population qui ne parvient plus à se projeter dans l’avenir. Selon elle, Donald Trump a suscité un immense espoir avant de provoquer un profond sentiment de trahison. Pendant ce temps, le régime iranien a gagné du temps et reconstitué ses forces.
« Une population suspendue dans le temps »
21News : Malgré les bombardements et les menaces américaines, la situation semble évoluer très lentement. On assiste à une sorte de tragi-comédie où Donald Trump alterne menaces et prétendus pourparlers. Chacun affirme contrôler le détroit d’Ormuz. La population iranienne éprouve-t-elle une forme de lassitude ?
Hanieh Ziaei : Je serais plus nuancée. Les Iraniens ne se désintéressent pas de la situation : ils vivent en état d’apesanteur. La société iranienne se trouvait déjà en pleine mutation sociale, culturelle et économique. Elle affrontait aussi une conjoncture socio-économique de plus en plus difficile. La guerre et les bombardements ont ajouté une nouvelle couche d’incertitude.
Or, lorsqu’une population ne parvient plus, individuellement et collectivement, à se projeter dans l’avenir, les conséquences deviennent très lourdes. Elles sont économiques et sociales, mais surtout psychologiques. La société iranienne se fragilise. Le pays compte une population jeune, dont une grande partie ne voit plus d’autre perspective que le départ. Pour beaucoup de jeunes, l’unique projet consiste désormais à quitter l’Iran afin de tenter de construire une vie ailleurs.
La guerre a-t-elle provoqué des pénuries ?
Non, et c’est assez paradoxal. Les produits restent disponibles, contrairement à ce que l’on observe dans d’autres contextes de guerre. L’Iran a connu huit années de conflit avec l’Irak et sait ce que signifient les restrictions alimentaires. Aujourd’hui, le principal obstacle n’est pas la disponibilité des biens, mais leur prix.
On peut toujours trouver presque tout à Téhéran et dans les autres grandes villes. Mais seule une minorité peut encore se permettre d’acheter librement. La classe moyenne s’appauvrit et éprouve de plus en plus de difficultés à couvrir ses besoins essentiels. Une majorité de la population peine désormais à joindre les deux bouts.
Pendant les bombardements, le pays s’est aussi retrouvé en partie paralysé. Beaucoup d’habitants ont quitté Téhéran. La coupure d’Internet a fortement affecté la population active. Quand vous interrompez Internet à l’échelle d’un pays, une grande partie de l’activité professionnelle s’arrête ou devient extrêmement difficile. Depuis, les activités ont repris, mais cette interruption a créé un véritable temps mort.
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