Institut Thomas More : une dizaine de personnalités signent un appel pour la liberté d'expression et pour la nuance
Dans une carte blanche publiée par La Libre, onze personnalités s’inquiètent d’un débat public où l’étiquette et l’insulte remplacent de plus en plus la confrontation des idées. Avec un risque : vider les mots de leur sens à force de les utiliser pour disqualifier l’adversaire.
Publié par J.PE
Résumé de l'article
Dans une carte blanche publiée par La Libre, onze personnalités dénoncent la brutalisation du débat public et l’usage d’étiquettes comme « fasciste », « raciste » ou « extrême droite » pour disqualifier l’adversaire plutôt que discuter ses arguments.
« Fasciste », « raciste », « extrême droite », « extrême gauche », « antisémite » : à force de servir d’armes politiques, certains mots finiraient-ils par ne plus décrire grand-chose ?
C’est l’inquiétude exprimée dans une carte blanche publiée par La Libre et signée par onze personnalités issues notamment de l’entreprise, du monde judiciaire et du secteur associatif. Parmi elles figurent Jean de Codt, ancien premier président de la Cour de cassation, l’entrepreneur Pierre Rion, Léopold d’Arenberg, l'entrepreneur Dominique Collinet ou l'ancien Président de la banque du Vatican, Jean-Baptiste de Franssu.
Les auteurs dénoncent une « spirale vindicative » dans laquelle la caricature de l’adversaire, l’insulte et la simplification remplaceraient progressivement la confrontation des idées.
Pour décrire le phénomène, ils convoquent Albert Camus. Dès 1948, l’écrivain mettait en garde contre un mécanisme de la polémique consistant à transformer « l’adversaire en ennemi », jusqu’à ne plus voir en lui un individu mais une simple silhouette.
Des mots qui perdent leur sens
Pour les signataires, cette brutalisation s’accompagne d’une dégradation du langage politique lui-même.
Des qualifications historiquement et politiquement lourdes seraient désormais employées sans être réellement définies. « Fasciste », « raciste » ou « antisémite » ne serviraient alors plus seulement à caractériser précisément une idéologie ou un comportement : l’étiquette permettrait également de placer celui qui la reçoit hors du périmètre de la respectabilité.
Les auteurs y voient un phénomène plus large de déconsidération des faits et de relativisation de la vérité, renforcé par les réseaux sociaux et par une culture politique privilégiant le choc et la réaction immédiate.
Ils mettent toutefois en garde contre la tentation inverse : répondre à cette évolution par davantage de restrictions légales à la liberté d’expression. Selon eux, il ne revient pas à l’État de déterminer quelles opinions peuvent être exprimées dans le débat public sous couvert de lutte contre la désinformation ou la « haine ».
Paul Magnette et l’Institut Thomas More en exemple
La carte blanche revient notamment sur la controverse ayant opposé Paul Magnette à l’Institut Thomas More.
Le président du PS avait qualifié ce think tank libéral-conservateur d’« extrême droite », une caractérisation que les auteurs jugent infamante et incompatible avec les valeurs revendiquées par l’institut.
L’affaire avait été portée devant le tribunal de première instance de Charleroi. Celui-ci n’avait pas tranché la question de savoir si cette qualification était fondée, mais avait rappelé la très large liberté d’expression dont bénéficie un responsable politique lorsqu’il intervient sur une question d’intérêt général.
Les signataires ne contestent pas cette liberté. Ils interrogent plutôt la responsabilité qui devrait l’accompagner : plus une personnalité dispose d’une audience importante, estiment-ils, plus l’usage de termes susceptibles de disqualifier un adversaire devrait être réfléchi.
Leur principe dépasse d’ailleurs le cas de Paul Magnette : être en désaccord avec un interlocuteur ne devrait pas suffire à réclamer son exclusion du champ des opinions considérées comme légitimes.
Enfin, les auteurs s'interrogent sur le monde à laisser à nos enfants : « Souhaitons-nous transmettre à nos enfants une société où celui qui pense différemment est un ennemi à abattre ? », interrogent finalement les onze signataires.
Leur réponse tient en une idée : la liberté d’expression ne consiste pas seulement à obtenir le droit de parler. Elle suppose aussi d’accepter que son contradicteur ait le droit de rester dans la conversation.