Où la commémoration de la tragédie du Bois du Cazier devient une manifestation antifasciste (carte blanche)
En présentant les mineurs italiens venus en Belgique après-guerre comme des opposants au fascisme, certains réécrivent-ils l’histoire ? Merry Hermanus dénonce la politisation de la commémoration du Bois du Cazier et rappelle une réalité plus prosaïque : ces hommes fuyaient d’abord la misère.
Publié par Contribution Externe
Résumé de l'article
Merry Hermanus dénonce la récupération politique de la commémoration du Bois du Cazier et appelle à rendre aux mineurs italiens et aux victimes de la catastrophe le respect dû à leur mémoire.
Hier, ayant entendu avec une certaine stupéfaction le commentaire du journaliste évoquant les raisons de la protection policière entourant cette cérémonie, j’ai réagi sur Facebook en écrivant ce qui suit :
La RTBF hier midi énonce une grosse stupidité !
Le journaliste évoque la présence du président du Sénat italien, « un nostalgique de Mussolini », et le journaliste ajoute : « Cette présence pourrait choquer car les Italiens venus dans nos mines étaient pour certains des opposants à Mussolini » (sic). Faux de bout en bout ! Les Italiens « achetés » par la Belgique sur base de l’accord de 1946, et non 1948 comme je l’avais erronément écrit, sont venus poussés par l’affreuse misère en Sicile et dans les Pouilles. À cette date, l’Italie est une république dominée par la Démocratie chrétienne de De Gasperi !
Au moment où j’ai écrit ces lignes, ces quelques mots ont conduit à pas moins de près de 500 réactions. Elles se répartissent comme suit :
L’immense majorité approuve le texte, souvent précise avoir été abasourdie par le commentaire de ce journaliste et parfois fait état de ce que furent les motivations de leurs parents quand ils choisirent de se rendre en Belgique.
Un petit groupe croit nécessaire de me donner une leçon d’histoire en rappelant les diverses vagues d’émigration italienne. Je les en remercie du fond du cœur, car leur démarche fait preuve d’une volonté sincère d’instruire, tâche emplie de noblesse et de compassion pour l’ilote que je suis.
Et enfin, un tout petit groupe estime que je ferais bien mieux de réagir au fascisme et à l’extrême droite plutôt que de relever les propos de journalistes. Sans oublier un ou trois faux comptes, évidemment insultants.
J’avoue qu’aujourd’hui, je serai plus sévère et je ne parlerai plus de grosse stupidité, mais de manipulation. En effet, on a appris que c’est la FGTB qui a voulu faire de cette commémoration un événement politique marquant de la lutte antifasciste. Je le dis sans ambage, je n’ai aucun doute sur le fait que le président du Sénat italien, présent ce jour-là, est non seulement un nostalgique de Mussolini, mais est un vrai fasciste, dont je connais parfaitement le parcours, depuis les ruines romaines où se réunissaient Meloni et ses amis, jusqu’au fauteuil de président du Sénat. Dont acte ! Il y a tout à parier que trône chez lui le buste du Duce et qu’il se rend chaque année, bras tendu, à Predappio où Mussolini est enterré.
Un argument d’autorité
J’ai horreur de faire usage d’arguments d’autorité, mais ici je ne peux l’éviter. En 1964, les professeurs Arthur Doucy et Marc Henri Janne avaient entamé une vaste étude sur les travailleurs étrangers dans nos mines. Je fus l’une des petites mains de cette vaste enquête, que je fis en compagnie de mon condisciple E. Tell, réfugié antifranquiste étudiant à ce titre à l’ULB. Petit magnétophone sur l’épaule, nous nous rendîmes sur les carreaux des mines hennuyères et liégeoises. Notre travail visait les conditions de vie, en particulier des mineurs turcs qui venaient d’arriver et des Italiens.
Pour nous, il ne faisait aucun doute que la motivation de ces mineurs fut d’abord et avant tout économique. C’est l’atroce misère qui poussa des milliers de jeunes habitants des Pouilles et de Sicile dans les entrailles de Wallonie. Nous n’avons jamais enregistré la moindre motivation politique.
Des communistes, bien sûr… Mais aussi quelques autres
Qu’il y ait eu parmi eux des communistes, c’est certain. L’Italie était en Europe le pays où le PC était le plus puissant. Après le référendum sur la République, les élections législatives n’ont été gagnées par la Démocratie chrétienne que grâce aux millions de dollars déversés par la CIA d’Allan Dulles. Mais laisser entendre que ces départs vers la Belgique auraient pu être motivés par la volonté de fuir le fascisme est tout simplement ridicule. Mussolini a été destitué le 25 juillet 1943, et exécuté à Dongo le 28 avril 1945 !
Je veux ajouter que lors de notre enquête, nous fûmes étonnés qu’un nombre de mineurs italiens fassent état de leur regret du régime de Mussolini. Personnellement, cela me stupéfia après ce que le peuple italien avait subi. Donc, s’il y avait parmi ces mineurs des communistes, il y avait des nostalgiques du fascisme.
Je sais que pour ceux qui classent les choses et les gens en blanc et noir, pour qui le réel doit se plier aux dogmes idéologiques, il est impossible de le reconnaître, mais jusqu’aux atroces aventures des guerres en Abyssinie, le régime de Mussolini bénéficia d’un très large soutien populaire. Que ceux qui en doutent lisent le chef-d’œuvre d’Antonio Pennacchi « Canale Mussolini ».
Écrivant cet article, et lisant les réactions à mon post sur FB, je me suis rappelé une réplique de l’excellent film de Luigi Comencini « Pain, amour et fantaisie » avec Vittorio De Sica et la toute jeune Sophia Loren. L’un des protagonistes qui veut arriver à ses fins dit à celle qu’il convoite : « Si tu ne m’aimes pas, je pars dans les mines en Belgique. » Comme quoi les motivations peuvent être diverses, n’en déplaise aux marxistes attardés, qui ne se trouvent à l’aise que s’ils nageotent dans les eaux glacées de l’histoire bidouillée à la sauce qu’ils préfèrent.
Donc, ce journaliste a-t-il pris pour argent comptant les intentions de la FGTB pour laquelle il fallait à toute force que tous les mineurs italiens eussent été de fiers communistes, qui, déçus de ne pas pouvoir devenir des stakhanovistes soviétiques, se sont rués dans les puits de mine de Liège et du Hainaut. Quelle sinistre farce !
Je voudrais dire à tous ceux qui veulent réécrire l’histoire afin de démontrer qu’elle va toujours dans leur sens, qu’il serait bon qu’ils lisent le petit livre d’Umberto Eco « Reconnaître un fasciste ». Parce qu’à force de considérer que celui qui ne hurle pas avec la meute est fasciste, quand le fascisme sera là, ils ne le reconnaîtront pas. Comme dans Le Désert des Tartares de Dino Buzzati, ils l’auront attendu pour le combattre, et il ne vint jamais, mais quand il arriva, ils n’y étaient plus.
Ces gens-là me font penser à Pierre et le Loup : à force de crier à tout bout de champ au loup, quand il n’est pas là, le jour où il apparaîtra vraiment, personne ne les croira.
Le respect, le simple respect dû aux victimes de cette tragédie
Que certains aient cru devoir faire de cette poignante commémoration un moment de propagande politique est tout simplement odieux !
Ceux dont, un à un, les noms ont été égrenés, ceux pour qui la cloche du souvenir a une dernière fois tinté, ceux qui sont morts en ce jour affreux, ont d’abord subi le racisme, les affichettes à la vitrine des cafés « Ni chien, ni Italiens », ils ont dû entendre cette ignoble chanson « La Moutouelle ». Je veux dire ici l’immense respect que j’éprouve pour ces gens qui ont tout quitté pour tenter de faire subsister leur famille : là était la motivation, la seule motivation, la plus légitime, la plus courageuse qui soit.
Les personnes qui assistaient à cette commémoration sont les enfants ou les petits-enfants des femmes aux yeux vides, dont le corps n’était plus que souffrance qui, les mains crispées, à s’en casser les ongles, aux grilles de la mine, les yeux embués de larmes, écrasées d’angoisse et de douleur, hurlaient leur effroi face à la mort d’un père, d’un frère, d’un fils. Ces gens-là ont droit au respect, au recueillement et à notre infinie reconnaissance. Tenter de tirer profit de ce deuil, de cette infinie tristesse, pour y faufiler en douce une manifestation politique, de quelque nature que ce soit, est une insulte à ceux dont la mémoire ne nous quittera jamais.
Texte de Merry Hermanus