La femosphere : un Andrew Tate pour femmes ? (Analyse)
Après la manosphere, la dite femosphere gagne à son tour du terrain dans le débat sur les relations et le genre. Là où les groupes masculins en ligne promeuvent une masculinité traditionnelle, des influenceuses encouragent les femmes à porter un regard plus critique sur les hommes et les relations modernes, écrit The Week UK.
Publié par Peter Backx
Résumé de l'article
-La "femosphere", présentée comme le pendant féminin de la manosphere, encourage les femmes à se méfier des hommes, à relever leurs exigences et à aborder les relations sous l’angle du statut, de la sécurité et du rapport de force.
-Portée par les réseaux sociaux et par un contexte économique anxiogène, cette tendance séduit une partie des jeunes femmes, mais ses critiques y voient une nouvelle polarisation des rapports hommes-femmes.
Réaction à la manosphere
La femosphere est née comme une réaction à la manosphere, cet univers en ligne où la masculinité traditionnelle occupe une place centrale et où l’on affirme souvent que les hommes seraient défavorisés par les évolutions de la société. Au départ, ce contre-mouvement était perçu comme une forme de féminisme contemporain.
Cette interprétation évolue toutefois. La femosphere est de plus en plus décrite comme le miroir de ce qu’elle critique. La comparaison avec un « Andrew Tate pour femmes » revient régulièrement. Elle renvoie à un style direct, parfois provocateur, dans lequel les relations sont réduites à des rapports de pouvoir, de statut et de négociation.
Autrement dit : là où la manosphere se méfie des femmes, la femosphere se méfie des hommes. Et là où des hommes partagent en ligne des idées pour exercer une influence, des idées comparables circulent désormais dans l’autre sens.
The Wizard Liz
En Flandre, l’un des visages les plus connus de la femosphere est l’influenceuse anversoise The Wizard Liz, qui compte des millions d’abonnés sur YouTube, TikTok et Instagram. Dans ses vidéos, elle insiste sur le fait que les femmes doivent relever leurs standards et ne pas se contenter d’hommes sans ambition.
Elle affirme par exemple que les femmes feraient mieux de ne pas fréquenter des « garçons pauvres » et qu’un homme animé par une vraie volonté trouvera toujours de l’argent. Dans une autre déclaration, elle va plus loin encore : si un homme ne peut pas subvenir à ses besoins, elle préférerait sortir avec une femme.
Ces propos s’inscrivent dans une tendance plus large où les hommes sont évalués à l’aune de leur position financière et sociale. Les relations y sont explicitement liées à la sécurité et au statut.
Le rôle des algorithmes
Le fonctionnement des réseaux sociaux joue aussi un rôle important. Des expériences menées avec de nouveaux comptes TikTok montrent que de jeunes femmes reçoivent très rapidement des vidéos portant sur les rôles traditionnels et les « hommes masculins ».
Même sans rechercher activement ces contenus, les utilisateurs sont vite orientés dans cette direction. Les algorithmes exploitent souvent les représentations de genre existantes et les renforcent.
Cette dynamique est encore alimentée par des hashtags comme #feminineenergy, qui apparaissent régulièrement dans les mêmes flux de vidéos. Le message reste constant : les femmes gagneraient à se montrer plus « douces », plus dépendantes, et à prendre leurs distances avec des traits comme l’assertivité et l’indépendance.
Dans cette logique, ces qualités sont vues comme « masculines » et perturbatrices pour les relations. En adoptant une autre attitude, une répartition des rôles plus « stable » verrait le jour, avec un homme qui prend les commandes.
Une nouvelle approche du dating
Cette évolution modifie aussi la manière d’aborder les rencontres. La romance cède la place à une approche plus calculée, où les femmes sont encouragées à protéger leur position.
On leur conseille souvent de limiter leur implication émotionnelle, de garder plusieurs options ouvertes et de maintenir consciemment une certaine distance. Certaines influenceuses promeuvent aussi un modèle dans lequel l’homme assume la responsabilité financière.
Ces idées entrent en contradiction avec l’accent mis jusqu’ici sur l’indépendance économique et l’égalité.
Un contexte économique plus large
L’essor de la femosphere ne peut pas être dissocié du contexte économique. Les jeunes générations font face à des coûts du logement élevés, à une entrée plus difficile sur le marché du travail et à des années de faible progression des revenus.
Des recherches montrent que les jeunes femmes sont souvent plus pessimistes que les hommes de leur âge quant à leurs perspectives économiques. Elles s’inquiètent davantage du coût de la vie et de leur stabilité financière.
Dans ce contexte, l’accent mis sur la sécurité dans les relations prend un autre sens. Ce qui peut sembler idéologique relève parfois aussi d’une réaction à l’incertitude. Les relations sont plus souvent abordées comme une forme d’arbitrage, où la stabilité financière et sociale entre explicitement en ligne de compte.
L’environnement numérique joue également un rôle. Les jeunes femmes sont en moyenne plus actives sur des plateformes comme TikTok, où ce type de messages se diffuse et s’amplifie rapidement.
Pourquoi cela séduit
Le succès de la femosphere s’explique par ce contexte plus large. Beaucoup de jeunes femmes ont le sentiment que la promesse d’une égalité complète reste difficile à concrétiser. Elles cumulent plusieurs rôles et estiment que cette charge n’est pas toujours répartie de manière équilibrée.
Les applications de rencontre et les relations plus éphémères renforcent aussi l’incertitude. Dans ce contexte, une approche claire et structurée peut offrir des repères.
Critiques et inquiétudes
Les partisans de la femosphere y voient une manière de fixer des limites et d’exiger davantage. Les critiques se montrent plus réservés. Selon eux, le mouvement reprend la même logique que la manosphere. Il part de la méfiance et défend une vision rigide des rôles de genre.
Le résultat est une dynamique dans laquelle les hommes et les femmes se retrouvent de plus en plus opposés. Ce qui se présente comme une forme d’autoprotection peut ainsi contribuer à une polarisation accrue.
Le dating devient plus complexe
L’essor de la femosphere montre que les tensions autour des relations ne sont plus à sens unique. Hommes et femmes cherchent en ligne des explications et des repères, souvent dans des environnements où leurs convictions se trouvent confirmées.
Cela crée une situation où les attentes s’entrechoquent et où les rôles deviennent moins clairs. Pour beaucoup de jeunes, les rencontres paraissent dès lors plus complexes et moins prévisibles.
Reste à savoir si la femosphere annonce un changement durable ou s’il ne s’agit que d’une tendance passagère. Une chose est sûre : le débat sur les relations et le genre se durcit, et devient de moins en moins idéaliste.