La Fondation Boghossian met le patrimoine syrien au cœur de son exposition Shape of absence
À Bruxelles, la Fondation Boghossian consacre une exposition à la disparition du patrimoine syrien, entre création contemporaine et nouvelles technologies. Un parcours qui interroge la mémoire collective face aux ravages de la guerre.
Publié par A JS
Résumé de l'article
À la Villa Empain, Shape of absence associe création contemporaine et modélisation 3D pour évoquer les destructions du patrimoine syrien. L'exposition réunit l'installation de Hrair Sarkissian et les reconstitutions d'Iconem afin de préserver la mémoire de sites et d'œuvres disparus.
Depuis le 18 juin 2026 et jusqu'au 24 janvier 2027, le Project Space de la Villa Empain accueille Shape of absence, une exposition présentée par la Fondation Boghossian à l'invitation de Louma Salamé. L'événement propose une réflexion sur les destructions qui frappent le patrimoine syrien depuis le début du conflit en 2011.
À travers des œuvres artistiques et des technologies de numérisation, le parcours invite le visiteur à mesurer l'ampleur des pertes tout en questionnant les moyens de préserver la mémoire des sites disparus.
Un patrimoine syrien durement frappé
La Syrie occupe depuis des millénaires une place centrale dans l'histoire des civilisations. Carrefour culturel majeur, le pays a pourtant vu une part considérable de son héritage historique disparaître sous les effets de la guerre. Destruction de monuments, pillages systématiques et trafic d'antiquités ont profondément affecté les collections et les sites archéologiques.
Face à cette réalité, Shape of absence rappelle l'importance de documenter les vestiges encore existants. Alors que des millions d'objets archéologiques ont disparu ou ont été dispersés, les initiatives de conservation numérique apparaissent désormais comme un outil essentiel pour préserver une mémoire collective menacée.
L'exposition articule cette réflexion autour d'un dialogue entre une installation artistique monumentale et des reconstitutions numériques immersives de sites emblématiques.
Hrair Sarkissian donne une forme à l'absence
Au cœur du parcours figure Stolen Past, une installation de l'artiste syrien Hrair Sarkissian. Né à Damas en 1973, il a grandi dans le studio photographique de son père avant d'obtenir en 2010 une licence en photographie à la Gerrit Rietveld Academie d'Amsterdam. Installé à Londres depuis 2011, il s'est imposé comme l'un des principaux photographes conceptuels de sa génération.
Son œuvre rassemble 48 lithophanies dressées comme autant de stèles funéraires. Lorsqu'elles sont éclairées, elles révèlent des images proches de photographies en noir et blanc représentant des objets aujourd'hui disparus du musée de Raqqa.
Fondé en 1981, ce musée conserve près de 8.000 pièces couvrant une vaste période historique. Entre 2013 et 2017, la ville est passée sous le contrôle de l'État islamique, qui a entièrement pillé les collections. Seuls 880 objets subsistent aujourd'hui.
En recourant à la lithophanie, une technique datant du milieu du XIXe siècle, Hrair Sarkissian transforme ces absences en présences visibles. Les fines plaques translucides imprimées en trois dimensions deviennent le support d'une réflexion sur la mémoire, les pertes culturelles et les blessures laissées par les conflits.
Les technologies numériques au service de la mémoire
L'exposition fait également dialoguer cette installation avec les réalisations d'Iconem. Fondée en 2013 par Yves Ubelmann, cette organisation développe des outils de numérisation destinés à sauvegarder les sites patrimoniaux menacés.
Grâce à la photogrammétrie, aux relevés laser et aux drones, Iconem réalise des modèles tridimensionnels extrêmement précis qui permettent de conserver une trace fidèle de monuments fragilisés ou détruits.
À Bruxelles, ces technologies donnent à voir le site antique de Palmyre sous la forme d'images immersives. Le visiteur découvre les vestiges monumentaux, les sculptures et les espaces marqués par les conflits et l'érosion du temps. Cette approche rappelle que les ruines demeurent porteuses d'histoire, même lorsque les œuvres originales ont disparu.
Ces reconstitutions prolongent le travail artistique de Hrair Sarkissian en proposant une autre manière de transmettre un patrimoine devenu inaccessible.
Une exposition entre art et sauvegarde du patrimoine
Au-delà de sa dimension esthétique, Shape of absence pose la question du rôle des images dans la conservation du patrimoine mondial. L'exposition montre comment les technologies contemporaines peuvent compléter le travail des artistes pour préserver la mémoire de sites et d'objets menacés de disparition.
Le parcours met ainsi en regard la création contemporaine, la documentation scientifique et les outils numériques afin de rappeler que la transmission du patrimoine constitue un enjeu majeur lorsque les conflits effacent progressivement les traces du passé.
Le travail de Hrair Sarkissian a déjà été présenté dans de nombreuses institutions internationales, notamment au Fotografisk Center de Copenhague en 2024, au Davis Museum dans le Massachusetts, au Sursock Museum de Beyrouth, à l'Imperial War Museum de Londres ainsi qu'au BALTIC Centre for Contemporary Art de Newcastle. Son installation Stolen Past, exposée à Londres au Ibraaz London entre le 25 mars et le 24 mai 2026, est désormais visible à la Fondation Boghossian.
Parallèlement, Iconem poursuit ses projets de sauvegarde à travers le monde et a conçu plusieurs expositions immersives consacrées aux cités historiques de Syrie, d'Irak ou encore d'Arménie, permettant au grand public d'accéder virtuellement à des sites patrimoniaux exceptionnellement riches.
Crédit photos article :
- Hrair Sarkissian Stolen Past, 2025. © Silvia Cappellari
- Hrair Sarkissian Stolen Past, 2025 Ibraaz, Londres © Ollie Hammick