Malgré une communication erratique, Donald Trump réaffirme la suprématie américaine (Analyse)
Malgré les outrances verbales de Donald Trump, les Etats-Unis consolident méthodiquement leur suprématie militaire, technologique et financière. Face à une Europe vassalisée, une Russie surestimée et une Chine encore distancée, la puissance américaine reste sans rival crédible. Le déclin de l'Empire n'est décidément pas pour demain.
Publié par Nicolas de Pape
Résumé de l'article
Trump gouverne dans le chaos apparent mais agit avec méthode : budgets militaires colossaux, domination de l'IA, hégémonie du dollar et soft power culturel planétaire.
Ni la Chine, ni la Russie, ni une Europe en ordre dispersé ne constituent un défi crédible à court terme.
L'Amérique reste, qu'on le veuille ou non, la seule hyperpuissance.
Souvent qualifié de fou, de versatile ou de narcissique - selon la tactique éprouvée qui consiste à psychiatriser l'adversaire - Donald Trump n'en est pas moins en passe de réussir son pari : cimenter la suprématie américaine pour les décennies à venir.
A lire ses publications sur Truth Social, également relayées sur Telegram, on pourrait parfois douter de l'équilibre mental du président américain, notamment lorsqu'il traite ses ennemis de bastards ou fait l'éloge quasi mythique de tel général ou de tel officiel. Même sa dévotion affichée envers Israël, allié inconditionnel, ne manque pas d'ironie. Pourtant, si la plupart des commentateurs s'emploient à le haïr, le président des Etats-Unis n'en réaffirme pas moins, méthodiquement, la puissance totale de son pays sur le monde.
Une machine de guerre sans équivalent
Les Etats-Unis consacrent déjà près de 900 milliards de dollars annuels à leur défense, soit 40% de l'ensemble des budgets militaires mondiaux. Le Congrès pourrait bientôt porter ce chiffre à 1 500 milliards. Onze groupes aéronavals - dont sept réellement opérationnels simultanément - projettent la puissance américaine sur tous les océans, malgré les vulnérabilités qu'introduit la nouvelle guerre des drones. Des unités hybrides légères et rapidement déployables complètent ce dispositif.
Sur le plan du renseignement, les Etats-Unis s'appuient sur des dizaines d'agences - CIA, NSA, FBI en tête - qui avaient parfois agi contre Trump lors de son premier mandat. Il les a depuis remises au pas.
Un Moyen-Orient qui tourne à l'avantage américain
Face à l'Iran, les apparences sont trompeuses : le régime est en grande difficulté. Les contradictions internes expliquent en grande partie les tergiversations observées, notamment autour du jeu d'ouverture et de fermeture du détroit d'Ormuz. Des milices commenceraient à s'emparer de pans entiers du pouvoir, tandis que certains Gardiens de la révolution se fondent dans la société civile ou préparent leur départ. Affirmer que l'Iran a remporté la guerre relève du contresens.
Les Etats-Unis sont par ailleurs totalement affranchis des hydrocarbures qui transitent par ce détroit - contrairement à la Chine, au Japon ou à la Corée du Sud, dont les économies en demeurent tributaires.
La Chine impressionne, l'Amérique domine
L'Empire du Milieu, malgré des efforts considérables et douloureux, ne rivalise pas encore avec l'armée américaine. L'invasion de Taïwan n'est pas une option crédible à court terme. La Chine domine certes le marché des terres rares et des batteries et impressionne en robotique, mais la première puissance innovante et créatrice du monde demeure l'Amérique.
L'Europe, quant à elle, n'a aucun moyen réel d'échapper à son statut de vassal. Une armée européenne reste inenvisageable. Certes, l'UE demeure la première puissance exportatrice mondiale et abrite des champions industriels de premier plan - Airbus, ASML, Siemens. Mais tout cela se fait en ordre dispersé. Comme le disait Kissinger : "L'Europe n'a pas de numéro de téléphone."
Tandis que l'Europe poursuit la chimère de résoudre seule le dérèglement climatique, les Etats-Unis disposent d'une énergie abondante et bon marché.
Sur le plan opérationnel, les Etats-Unis sont capables d'extrader le président d'un narco-Etat pour le traduire en justice. Ils pourraient, s'ils en trouvaient le temps, renverser Cuba - même s'ils s'y essaient sans succès depuis soixante ans. Quant à la Russie, avec un budget de défense d'environ 60 milliards de dollars officiels - 130 milliards en parité de pouvoir d'achat -, elle demeure, malgré sa dissuasion nucléaire intacte et sa résilience en Ukraine, un acteur militaire de second rang face aux Etats-Unis.
Tandis que l'Europe poursuit la chimère de résoudre seule le dérèglement climatique, les Etats-Unis disposent d'une énergie abondante et bon marché : le gaz y est trois à cinq fois moins cher qu'en Europe. La production américaine de pétrole atteint désormais 13,6 millions de barils par jour en 2025, les Etats-Unis en consomment environ 20 millions.
Le dollar, malgré un léger recul, représente encore près de 60% des réserves mondiales de change, loin devant l'euro ou le yuan. Les BRICS, trop dispersés entre une Russie pro-iranienne et une Inde pro-israélienne, ne sont pas près de faire vaciller cette domination monétaire.
L'IA, l'espace et la culture : l'hégémonie invisible
Dans la révolution de l'intelligence artificielle, comme ce fut le cas pour l'internet et l'informatique, la majorité des géants sont américains même si la Chine en possède également. Leurs capitalisations boursières dépassent de dix à vingt fois celles du meilleur élève européen, le français Mistral AI. Quant à Yann LeCun - qui prétend envoyer aux oubliettes les LLM et l'AGI pour repartir du cerveau du nourrisson -, sa nouvelle structure AMI Labs ambitionne de lever 4,6 milliards de dollars depuis Paris, somme considérable mais sans commune mesure avec les moyens des géants américains.
L'Amérique continue par ailleurs d'inonder les ondes mondiales de sa pop culture. Les principales plateformes de streaming - Netflix en tête -, censées occuper les humains à l'heure où les machines les remplaceront, sont quasi toutes américaines et déversent leur propagande culturelle mâtinée de wokisme. Dans l'espace enfin, malgré des promesses martiennes encore non tenues, c'est vraisemblablement l'Amérique qui enverra les premiers humains - ou androïdes - sur Mars. "To infinity and beyond", pourrait-on dire, sans trop forcer la métaphore.
L'immigration, dernier marqueur de la désirabilité américaine
Les Etats-Unis restent la première destination des damnés de la Terre comme des migrants économiques. Une immigration certes fortement encadrée par l'administration Trump, soucieuse de trier le bon grain de l'ivraie, mais qui reste accueillie à bras ouverts dans la plupart des grandes métropoles américaines.
Le déclin de l'Empire américain n'est décidément pas pour demain.
Du même auteur : "Médiacratie/La Fabrique des narratifs" (Perspectives Libres).