MR, PS, PTB : les violences à Liège peuvent-elles rebattre les cartes politiques ?
Émeutes à Liège : qui pourrait payer politiquement les violences et qui pourrait en profiter ? Michel Hermans, politologue et professeur à HEC-ULiège, analyse la position du MR, du PS et du PTB et explique pourquoi la contestation a pris une telle ampleur à Liège
Publié par Demetrio Scagliola
Résumé de l'article
- Michel Hermans estime que le MR est d’abord exposé puisque Valérie Glatigny porte les réformes à l’origine de la contestation.
- Selon lui, les violences pourraient modifier la dynamique entre le PS et le PTB si ce dernier était politiquement associé aux débordements.
- Pour expliquer « pourquoi Liège », il pointe notamment la tradition contestataire de la ville, sa proximité culturelle avec la France et les mobilisations dans l’enseignement.
Pourquoi Liège ? Et surtout, à qui les violences qui secouent la Cité ardente pourraient-elles profiter politiquement ? Pour Michel Hermans, politologue et professeur à HEC-ULiège, c'est d'abord le MR qui risque de payer le prix de la contestation contre les réformes de Valérie Glatigny. Mais les violences pourraient rebattre les cartes, notamment entre le PS et le PTB.
Car ce qui avait commencé comme une mobilisation d’élèves contre les réformes de l’enseignement a désormais changé de dimension à Liège. Après plusieurs jours de manifestations, les débordements et les affrontements ont progressivement déplacé le débat.
D’une contestation centrée sur les mesures portées par la ministre de l’Éducation Valérie Glatigny (MR), la séquence est devenue également une question d’ordre public et de responsabilité politique.
Lorsque les violences seront retombées, qui pourrait en payer le prix politique ? Et certains partis pourraient-ils, au contraire, profiter de la situation ?
Pour Michel Hermans, politologue et professeur à HEC-ULiège, le premier parti exposé reste, à ce stade, le MR. «Si on prend l'origine de la contestation, c'est clairement le MR qui risque de payer les pots cassés, puisqu'on est dans la continuité du mouvement des colères des profs après l'adoption des réformes de la ministre Valérie Glatigny », souligne-t-il.
La logique avancée par le politologue est simple : tant que le débat reste centré sur ces réformes et sur le mécontentement des enseignants et des élèves, la ministre et son parti constituent naturellement la principale cible politique des mécontents.
Mais l’équation change lorsque les manifestations basculent dans la violence. "Les débordements, le vandalisme, les émeutes, tout ça en revanche favorise généralement les partis de droite, ceux qui prônent l'ordre et l'autorité", poursuit le politologue.
Et, on le voit depuis plusieurs jours, les dégradations et les confrontations avec les forces de l’ordre ont déplacé progressivement le débat. Il ne s’agit alors plus seulement de savoir si les mesures contestées sont justifiées, mais de déterminer qui soutient le mouvement, qui prend ses distances avec les débordements et qui incarne le retour à l’ordre.
Le PTB face à une équation délicate
C’est ici que le PTB entre dans l’analyse de Michel Hermans.
RedFox, le mouvement de jeunesse lié au PTB, est présent dans la mobilisation. Mais cette présence ne permet évidemment pas, à elle seule, d’attribuer au parti la responsabilité des violences.
Michel Hermans se montre d’ailleurs prudent lorsqu’il évoque les conséquences politiques possibles pour la gauche radicale.
« Pour le PTB, c’est difficile à dire », explique-t-il. Car selon lui, la position du PTB est très différente, par exemple, de celle de La France Insoumise aux côtés de la contestation des lycéens en France. "On a vu Jean-Luc Mélenchon et ses élus très présents dans les manifestations, aux côtés des étudiants, alors que le PTB est présent via son mouvement de jeunes, mais pas Raoul Hedebouw. Ce dernier a répliqué à Georges-Louis Bouchez quand le président du MR voulait lui envoyer la facture des dégradations, mais à part cela, on ne l'a pas encore vu parmi les manifestants".
Mais si, dans l’opinion publique, le parti finissait par être politiquement associé aux débordements, la situation pourrait selon lui devenir plus compliquée. « Le PTB pourrait perdre des voix, voire des sièges, ça on verra bien », avance-t-il, avant d’ajouter : « Le Parti socialiste ne bougera pas trop justement. »
Le PS pourrait-il tirer son épingle du jeu ?
Si la position du PTB est ambuguë et et pourrait basculer dans un sens comme dans l'autre, celle du PS est plus particulière.
Sur le fond, c'est une évidence, le parti socialiste est fermement opposé aux réformes de Valérie Glatigny. Mais le PS dirige également Liège avec le bourgmestre Willy Demeyer. Il doit donc à la fois composer avec la contestation sociale et assumer la gestion d’une ville confrontée aux violences.
Quelle stratégie adopter dans une telle situation ?
« Être discret, essayer de calmer les choses comme il le faut », répond Michel Hermans.
Selon lui, le PS pourrait même bénéficier politiquement de la situation si le PTB finissait par être considéré, à tort ou à raison, comme politiquement responsable d’une partie des débordements.
« Si le PTB venait à etre considéré comme le responsable majeur des incidents, les socialistes pourraient récupérer des pans de l'opinion publique», avance le politologue.
Il imagine alors la réaction d’une partie des habitants face aux dégâts : « C’est dégueulasse ce qu’ils ont fait à notre ville, qui est déjà en si piteux état. Il va falloir réparer tout ça. »
Pour Michel Hermans, le PS pourrait donc se retrouver dans une position intermédiaire : opposé aux mesures qui ont déclenché la contestation, mais suffisamment éloigné des éléments les plus radicaux du mouvement pour ne pas nécessairement subir le contrecoup des violences.
Et si le retour à l’ordre profitait finalement au MR ?
Il reste cependant une autre hypothèse : celle d’un retournement complet de la séquence.
Plus les images de violences prennent le dessus sur les revendications initiales, plus la question du maintien de l’ordre peut s’imposer.
Cela pourrait-il finalement profiter au MR ?
« Oui, oui , c'est possible si les débordements continuent, le désordre profite suvent aux formations de droite», reconnaît Michel Hermans lorsque nous évoquons notamment le cas des commerçants victimes des dégradations. Il relativise toutefois immédiatement : « Les commerçats sont généralement plutôt favorables aux libéraux mais à Liège, après tout ce que la Ville a traversé comme problèmes, ils ne sont plus les plus nombreux. »
À ses yeux, le phénomène pourrait surtout dépasser le monde commerçant et toucher plus largement les habitants attachés à une ville qu’ils estiment déjà fragilisée.
« C’est la situation d’une ville qui est déjà en difficulté et qu’on essaye de redresser », explique-t-il. Si les Liégeois ont le sentiment que ces efforts sont mis à mal, « toute la population pourrait se retourner contre les jeunes » impliqués dans les débordements.
L’analyse de Michel Hermans dessine donc un scénario politique beaucoup moins linéaire qu’il n’y paraît : le MR peut être pénalisé par la contestation de sa politique tout en bénéficiant potentiellement d’un déplacement du débat vers l’ordre public. Le PS peut soutenir la contestation tout en condamnant les violences. Et le PTB doit éviter que sa proximité avec une partie du mouvement soit assimilée à une responsabilité dans les débordements.
Pourquoi Liège ?
Reste une autre question centrale : pourquoi cette mobilisation a-t-elle pris une telle ampleur précisément à Liège ?
Pour Michel Hermans, il faut notamment regarder du côté de l’histoire et de la culture politique de la Cité ardente.
« La mentalité liégeoise est une mentalité plutôt favorable à la République, qui était favorable à la France au moment de la Révolution. Je sais bien que c’est loin… »
Le politologue rappelle notamment une particularité bien connue de Liège : l’importance qu’y conserve la célébration du 14 juillet français.
« Le 21 juillet n’est pas fêté de la même manière, si ce n’est avec un Te Deum, ce n’est vraiment pas grand-chose, tandis que le 14 juillet est fêté avec beaucoup plus d’intérêt de la population, qui vient nombreuse pour le feu d'artifices. »
Il rappelle également la mobilisation observée dans la ville après les attentats qui avaient frappé la France : « Tout le monde était sur la place du Marché, il y avait un monde fou qui criait : “Vive la République ! Vive la France !” »
Pour Michel Hermans, cette proximité culturelle avec la France peut contribuer à expliquer pourquoi des formes de mobilisation observées de l’autre côté de la frontière trouvent plus facilement un écho à Liège.
Une forte tradition de contestation sociale
Mais l’histoire franco-liégeoise ne suffit évidemment pas. Liège possède également une importante tradition syndicale et une culture ancienne de la contestation sociale.
Et pour Michel Hermans, il existe surtout un élément beaucoup plus immédiat : les mois de mobilisation dans l’enseignement. « L’autre élément de départ, c’est d’abord les grèves des enseignants », explique-t-il.
Selon le professeur de HEC-ULiège, une partie des élèves avait déjà été associée aux précédentes actions : « Les enseignants ont mobilisé les élèves en juin, mai-juin, en leur demandant de venir avec eux devant les écoles pour distribuer les papiers aux passants et aux voitures. »
Le mouvement actuel s’inscrirait donc, au moins en partie, dans la continuité de cette mobilisation.
« Quand ils ont vu ce que faisaient les Français, ils se sont dit : pourquoi pas nous ? C’est un peu tout ça », résume Michel Hermans.
Un cocktail composé, selon son analyse, d’un conflit scolaire déjà ancien, d’une culture liégeoise de la mobilisation, d’une proximité particulière avec la France et d’un effet d’entraînement amplifié par les réseaux sociaux.
« J’aime toujours bien ma ville, mais je n’ai plus envie de la montrer »
Au-delà des conséquences électorales, Michel Hermans se montre particulièrement sombre sur l’impact des événements pour l’image de Liège.
À la question de savoir comment l'image de la ville sort de cette séquence, sa réponse est immédiate : « Très mauvaise. »
Et son constat dépasse largement les dernières violences.
Le politologue évoque « la fermeture des commerces, la saleté, les mendiants, les drogués » et un sentiment d’insécurité qu’il estime plus important qu’autrefois.
« Nous, quand on était plus jeunes, on traversait toute la ville sans craindre de se faire agresser. Maintenant, il y a des agressions, des vols et de la violence. »
Puis vient cette phrase, beaucoup plus personnelle :
« J’aime toujours bien ma ville, mais je n’ai plus envie de la montrer. »
« Avant, j’étais fier de faire le tour de Liège pour montrer tout ce qu’il y avait. […] Maintenant, franchement, non. Il y a trop d’endroits où c’est sale. On marche dans des rues qui ne sont pas bien entretenues. Ça fait beaucoup. »