Vingt-cinq ans après le 11-Septembre, l’Occident refuse-t-il de nommer son ennemi ? (chronique)
Vingt-cinq ans après le 11-Septembre, l’Occident honore ses morts, mais recule devant l’islamisme. De New York à Bruxelles, cet aveuglement prépare-t-il les victimes de demain ?
Publié par Alain Schenkels
Résumé de l'article
Vingt-cinq ans après le 11-Septembre, l’Occident commémore ses morts mais hésite encore à combattre politiquement l’islamisme. Le retour des talibans et la présence persistante de groupes jihadistes en Afghanistan rappellent pourtant qu’aucune victoire ne reste acquise lorsque la vigilance cède devant le renoncement.
Vingt-cinq ans ont passé et les images restent pourtant intactes. Deux avions éventrent les tours du World Trade Center. Des hommes et des femmes se jettent dans le vide. Des pompiers montent vers les flammes tandis que des milliers de personnes cherchent une issue.
Près de 3.000 innocents ont perdu la vie ce 11 septembre 2001. Derrière ce chiffre se trouvaient autant de visages et de familles. Certains partaient travailler. D’autres voyageaient. Tous croyaient vivre une journée ordinaire. Dix-neuf islamistes avaient décidé qu’ils devaient mourir.
L’Occident continue de lire leurs noms, il observe des minutes de silence et promet de ne jamais oublier. Mais de quoi se souvient-il réellement ? Il honore les victimes, mais il semble beaucoup moins disposé à nommer l’idéologie de leurs assassins.
Le terrorisme désigne le moyen, pas l’ennemi
Le terrorisme ne représente pas une idéologie, il constitue une méthode destinée à répandre la peur. Dire que le 11-Septembre fut un attentat terroriste décrit donc le crime. Cette expression ne dit rien du projet porté par ses auteurs.
Les hommes d’Al-Qaïda n’ont pas détourné quatre avions sous l’effet d’une colère sans objet. Ils avaient reçu une formation et accepté une mission. Ils voulaient frapper l’Amérique, tuer massivement et provoquer une guerre. Leur haine reposait sur une doctrine islamiste.
Cette idéologie rejette la séparation entre la religion et l’État. Elle combat nos libertés, l’égalité entre les hommes et les femmes, le droit de croire ou de ne pas croire. Elle désigne aussi les Juifs, les chrétiens et les musulmans réfractaires comme des adversaires. Sa forme jihadiste justifie leur mort.
Tous les musulmans ne sont pas islamistes. Mais tous les islamistes prétendent agir au nom de l’islam. Refuser ce constat ne protège personne. L’islamisme transforme une lecture radicale de la religion en projet politique, puis érige ses interdits en règles collectives.
Nommer cette réalité ne stigmatise pas les musulmans. Cela permet de distinguer ceux qui vivent leur foi de ceux qui veulent imposer leur loi.
Refuser ce vocabulaire abandonne le débat aux extrémistes. Les uns accusent tous les musulmans. Les autres prétendent que l’islamisme n’aurait aucun rapport avec la religion dont il se réclame.
De New York à Bruxelles, les victimes s’accumulent
Le 11-Septembre aurait dû fermer l’époque des illusions. Il fut pourtant suivi par Madrid en 2004 et Londres en 2005. En janvier 2015, des jihadistes ont assassiné des journalistes de Charlie Hebdo, des policiers et des Juifs dans un supermarché casher.
Le 13 novembre 2015, les commandos de l’État islamique ont frappé Paris et Saint-Denis, ils ont attaqué un stade, des terrasses et une salle de concert. Ils ont tué 130 personnes. Au Bataclan, trois jihadistes armés de fusils d’assaut de type Kalachnikov ont tiré sur la foule. Ils portaient aussi des ceintures explosives. Ils ne visaient aucune armée, ils massacraient une jeunesse venue écouter de la musique.
La Belgique a subi la même barbarie le 22 mars 2016. Des kamikazes ont frappé l’aéroport de Bruxelles à Zaventem, un autre s’est fait exploser dans le métro à Maelbeek. Au total, les attentats ont tué 32 personnes et blessé plusieurs centaines d’autres. Des voyageurs, des employés, des étudiants et des fonctionnaires européens ont payé de leur vie la haine islamiste.
Ces victimes ne peuvent devenir les figurants d’un récit aseptisé. Elles ne sont pas mortes à cause d’un « extrémisme » sans visage. Des hommes les ont choisies parce qu’elles incarnaient une société libre. Elles vivaient, travaillaient, voyageaient, dessinaient ou écoutaient de la musique. Cela suffisait à les désigner.
Pourtant, après chaque attentat, la même mécanique reprend. Les dirigeants condamnent la barbarie et appellent à l’unité. Ils redoutent aussitôt les amalgames. Cette crainte finit parfois par occuper davantage de place que l’idéologie du meurtrier.
La controverse entourant Zohran Mamdani révèle cette fracture. Premier maire musulman de New York, il a participé cette année à la cérémonie de Ground Zero. Plus de 100.000 personnes avaient pourtant signé une pétition réclamant son absence. Des proches de victimes soutenaient cette initiative.
Ces opposants dénoncent ses relations politiques controversées et son manque de fermeté face aux discours extrémistes. Ils rappellent notamment son refus passé de condamner clairement le slogan « Globalize the intifada ».
Pourquoi des familles de victimes doutent-elles de sa fermeté ? Leur inquiétude ne peut être balayée ou réduite à l’islamophobie. Ground Zero porte les noms de milliers de personnes assassinées par Al-Qaïda. Le maire de New York doit pouvoir y nommer sans détour l’islamisme qui les a tuées.
L’Occident préfère expliquer plutôt que combattre
Après chaque attentat, certains invoquent presque aussitôt l’exclusion, les discriminations ou les troubles psychologiques. Cette recherche fébrile d’explications finit par reléguer la responsabilité du criminel au second plan. La pauvreté ne commande pas de décapiter un enseignant. Le chômage ne conduit pas naturellement au Bataclan. C’est l’idéologie islamiste qui transforme un homme en assassin et le meurtre en devoir.
La politique étrangère occidentale a commis des erreurs graves. Elle a parfois soutenu des régimes indéfendables. Elle a mené des guerres mal préparées. Elle a aussi abandonné des alliés. Mais aucune faute diplomatique ne donne le droit de massacrer des civils.
L’Afghanistan résume aujourd’hui cet échec. Les États-Unis et leurs alliés y ont combattu pendant vingt ans. Des milliers de soldats occidentaux y ont laissé leur vie. D’innombrables Afghans ont également combattu les talibans et payé le prix de leur engagement.
Puis vint le retrait de 2021. En quelques semaines, le pouvoir afghan s’effondra. Les talibans reprirent Kaboul avant même le départ des derniers soldats américains. Les images d’hommes accrochés à un avion quittant l’aéroport ont montré au monde le prix du renoncement occidental.
Les talibans ont depuis rétabli leur régime. Ils ont chassé les filles des écoles secondaires et des universités. Ils ont effacé les femmes de vastes secteurs de la vie publique. Le monde condamne, proteste, puis reprend progressivement langue avec leurs dirigeants.
Plus grave encore, le chef d’Al-Qaïda Ayman al-Zawahiri vivait à Kaboul lorsqu’un drone américain l’a tué en 2022. Il résidait dans une maison liée au réseau Haqqani, au cœur du pouvoir taliban. Un an après le retrait occidental, le successeur de Ben Laden avait donc retrouvé refuge dans la capitale afghane.
Le prochain attentat se prépare peut-être dans notre indifférence
Personne ne peut affirmer que l’Afghanistan servira demain de base à un nouveau 11-Septembre. Personne ne peut davantage garantir le contraire. Al-Qaïda conserve des relais, l’État islamique au Khorasan poursuit ses activités. Les autorités américaines signalent encore la présence de groupes jihadistes sur le territoire afghan.
Les talibans combattent parfois l’État islamique, qui menace leur propre pouvoir, cela ne les transforme pas en alliés de l’Occident. Leur régime reste islamiste. Leurs liens avec Al-Qaïda ne relèvent pas d’une invention. La présence d’al-Zawahiri à Kaboul en apportait une preuve accablante.
Pendant ce temps, l’Occident regarde ailleurs. La guerre en Ukraine, les tensions avec la Russie, la Chine et les crises économiques imposent d’autres priorités. L’islamisme profite de cette dispersion. Une idéologie ne disparaît pas parce que nos gouvernements cessent de la placer au premier rang de leurs préoccupations.
Nos services de sécurité, eux, n’ont pas oublié. Ils surveillent des réseaux, arrêtent des suspects et déjouent des projets. Un fossé grandit pourtant entre leur travail et le discours politique. L’État combat une menace qu’une partie de ses élites hésite encore à décrire.
Ce silence ne protège personne. Il n’aide ni les musulmans opposés à l’islamisme ni les citoyens qui attendent la vérité. Il prépare seulement de nouvelles incompréhensions. Il permet aussi aux prédicateurs radicaux d’avancer derrière les précautions de ceux qui refusent de les voir.
Nommer l’ennemi pour ne pas compter de nouveaux morts
Une commémoration ne doit pas seulement entretenir l’émotion. Elle doit transmettre une leçon. Le 11-Septembre ne fut ni une catastrophe naturelle ni une explosion de violence inexplicable. Des islamistes ont méthodiquement préparé le meurtre de milliers d’innocents.
Honorer les morts exige de rappeler pourquoi ils sont morts. Cette obligation vaut pour New York, Madrid, Londres, Paris et Bruxelles. Elle vaut pour les passagers de Zaventem comme pour les voyageurs de Maelbeek. Leurs assassins ne leur reprochaient aucun acte personnel, ils les ont tués pour ce qu’ils représentaient.
Vingt-cinq ans après le 11-Septembre, l’Occident doit choisir. Il peut poursuivre ses cérémonies tout en vidant les attentats de leur sens. Il peut aussi regarder l’islamisme comme un ennemi politique durable et le combattre sans faiblesse.
Nous avons promis de ne jamais oublier les victimes. Tenir cette promesse impose de nommer ceux qui les ont tuées car un ennemi ne disparaît pas lorsque nous baissons les yeux, il profite simplement de notre aveuglement pour préparer les morts de demain.