Réseaux sociaux : l’Europe peut-elle protéger ses jeunes sans maîtriser ses plateformes ? (carte blanche)
Après la censure française, le débat sur l’accès des jeunes aux réseaux sociaux se déplace vers la vérification d’âge, les algorithmes et la souveraineté numérique européenne. Carte blanche d'Axel Legay, expert en IA et cybersécurité.
Publié par Contribution Externe
Résumé de l'article
La censure du dispositif français rappelle les limites d’une interdiction nationale des réseaux sociaux pour les plus jeunes. L’Australie, la Belgique et l’Union européenne cherchent des réponses autour de la vérification d’âge, de la protection des données et des systèmes de recommandation.
La France voulait suivre la voie ouverte par l’Australie en interdisant l’accès aux réseaux sociaux aux plus jeunes. Mais le Conseil constitutionnel vient de censurer le cœur du dispositif français. Il considère notamment qu’une interdiction générale pour les moins de quinze ans porte une atteinte disproportionnée à la liberté d’expression et de communication. Il soulève aussi une difficulté très concrète : interdire un service aux moins de quinze ans implique potentiellement que chaque utilisateur, y compris majeur, puisse être amené à prouver son âge. Derrière une intention politique largement compréhensible apparaît ainsi toute la difficulté de transformer une limite d’âge votée par un Parlement en frontière réellement applicable sur Internet.
L’Australie a interdit, mais les jeunes sont toujours là
L’Australie a franchi ce pas dès décembre 2025 en obligeant les principales plateformes, dont Facebook, Instagram, TikTok, Snapchat, X ou YouTube, à mettre en œuvre des moyens adaptés pour empêcher les moins de seize ans de créer ou de conserver un compte, sans leur imposer de garantir qu’aucun contournement ne soit possible. L’objectif n’est d’ailleurs pas de sanctionner les adolescents ou leurs parents, mais de faire peser la responsabilité sur les plateformes.
Les premiers résultats invitent toutefois à la prudence. Une étude de Courtney Barnes et de ses collègues, publiée le 24 juin 2026 dans le British Medical Journal, a suivi 436 adolescents australiens avant l’entrée en vigueur de la mesure, dont 408 ont participé au suivi environ trois mois plus tard. Plus de 86 % des moins de seize ans déclaraient encore avoir utilisé au moins une plateforme concernée au cours des sept jours précédents, le plus souvent via leur propre compte. Les chercheurs observent quelques diminutions, notamment chez les 14-15 ans, mais concluent qu’il existe encore peu d’éléments permettant d’établir une réduction substantielle immédiate de l’usage.
Ces résultats ne signifient pas que l’interdiction australienne est un échec. Trois mois constituent un délai beaucoup trop court pour juger définitivement une politique publique de cette ampleur. Ils montrent cependant quelque chose d’essentiel : une interdiction juridique et une interdiction techniquement effective sont deux choses différentes.
Une réponse européenne, sans identifier tous les adultes
La Belgique veut elle aussi renforcer la protection des jeunes en ligne et envisage une limite d’âge accompagnée d’une vérification effective. La ministre du Numérique, Vanessa Matz, a d’ailleurs indiqué vouloir inscrire cette démarche dans les travaux européens. C’est indispensable : Internet ne s’arrête ni à la frontière française ni à la frontière belge. Faux âges, comptes prêtés, VPN, nouveaux services ou plateformes étrangères moins coopératives constituent autant de possibilités de contournement. Un État peut évidemment légiférer, mais vingt-sept dispositifs différents seraient moins crédibles face à des acteurs mondiaux qu’une règle commune appliquée à un marché de près de 450 millions d’Européens.
Reste alors le problème technique central : comment savoir qu’un utilisateur a quinze ou seize ans ? Demander systématiquement une carte d’identité ou une identité numérique complète serait une réponse particulièrement dangereuse. Pour protéger les mineurs, nous risquerions de conduire des millions d’adultes à communiquer davantage d’informations personnelles et de créer de nouvelles données extrêmement intéressantes pour les cybercriminels.
Une autre voie existe pourtant : vérifier l’âge sans identifier la personne. Une plateforme n’a pas besoin de connaître le nom, l’adresse ou la date de naissance complète d’un utilisateur ; elle doit seulement pouvoir obtenir la confirmation qu’il dépasse l’âge requis. C’est précisément la direction prise par l’Union européenne, qui pousse au déploiement d’une solution permettant de fournir une preuve d’âge tout en évitant la transmission d’informations personnelles inutiles. Ce principe de minimisation des données devrait devenir central : prouver que l’on a plus de seize ans ne devrait pas signifier révéler qui l’on est.
Le problème n’est pas seulement l’âge, mais l’algorithme
L’Australie vient d’ailleurs d’ouvrir un deuxième front. Son gouvernement propose désormais que les utilisateurs puissent choisir entre un fil alimenté par des recommandations algorithmiques personnalisées et un fil constitué des comptes qu’ils ont réellement décidé de suivre. Pour les moins de seize ans, le projet va plus loin encore en visant notamment les recommandations personnalisées et certaines fonctionnalités favorisant un usage excessif.
Cette évolution est importante, car TikTok, Instagram, YouTube ou X ne sont plus de simples espaces où apparaissent les publications de nos amis. Leurs algorithmes sélectionnent continuellement les contenus susceptibles de provoquer une réaction et de prolonger notre présence. L’attention est devenue une ressource économique et les plateformes sont remarquablement efficaces pour la capter. Chez des adolescents, cette mécanique soulève une question particulière : un système de recommandation peut favoriser l’enchaînement de contenus anxiogènes, violents, extrêmes ou simplement conçus pour rendre difficile le décrochage.
La question dépasse d’ailleurs largement celle de l’addiction. Pour beaucoup de jeunes, les réseaux sociaux sont devenus une porte d’entrée vers l’information et le débat public. Leur perception d’une élection, d’un conflit ou d’une question de société dépend ainsi en partie d’algorithmes dont ils ignorent le fonctionnement. Les contenus politiques, les théories complotistes ou les discours radicaux peuvent être amplifiés par ces mécanismes. Lorsqu’une génération entière découvre une partie du monde au travers de systèmes de recommandation, la question devient également démocratique.
L’Europe n’est toutefois pas impuissante face à ces mécanismes. Avec le Digital Services Act, elle dispose déjà d’un arsenal important imposant des obligations aux grandes plateformes, notamment en matière de risques systémiques, de systèmes de recommandation et de protection des mineurs. La Commission a également précisé ses recommandations concernant la réduction des mécanismes favorisant les comportements addictifs et la protection renforcée des comptes des mineurs. Les très grandes plateformes doivent notamment proposer une option de recommandation qui ne repose pas sur le profilage.
Le paradoxe européen se situe donc ailleurs : nous possédons un pouvoir réglementaire considérable, mais beaucoup moins de pouvoir technologique. Nous réglementons principalement des environnements conçus aux États-Unis ou en Chine, exploités par des entreprises étrangères et répondant à leurs propres intérêts économiques et stratégiques. Cela ne signifie évidemment pas que l’Europe devrait créer un « TikTok public », mais son incapacité à faire émerger de grands acteurs numériques doit faire partie du débat sur sa souveraineté. Il est plus difficile de maîtriser durablement un environnement lorsque les plateformes et les algorithmes qui le structurent appartiennent presque entièrement à d’autres.
Réguler sans créer une illusion de contrôle
Il faut enfin accepter les limites du contrôle. Un magistrat peut ordonner un blocage et une autorité peut infliger une sanction, mais une décision de justice ne modifie pas l’architecture mondiale d’Internet. Les blocages peuvent être contournés, de nouveaux services peuvent remplacer ceux qui disparaissent et aucune vérification d’âge ne sera totalement imperméable. Cela ne rend pas le droit inutile, bien au contraire, mais promettre une interdiction absolue que l’on ne peut techniquement garantir risque à terme d’affaiblir la crédibilité même de la régulation.
Une voie européenne cohérente pourrait donc reposer sur trois principes : vérifier l’âge sans identifier la personne, agir davantage sur les mécanismes algorithmiques qui créent ou amplifient les risques, et imposer ces règles à l’échelle européenne plutôt que multiplier les interdictions nationales difficilement applicables. Le DSA constitue déjà une partie de la réponse. L’Australie a eu le mérite de poser brutalement la question de l’âge et pose maintenant celle des algorithmes ; l’Europe doit aller plus loin en protégeant ses jeunes tout en se demandant pourquoi une part aussi importante de leur attention, de leur information et parfois de leur vision du monde dépend de technologies conçues ailleurs, selon des intérêts qui ne sont pas nécessairement les leurs : ni les nôtres.