Samuel Fitoussi : « Quand une théorie échoue, certains veulent corriger le monde plutôt que leurs idées »
Dans la seconde partie de cet entretien accordé à 21News, Samuel Fitoussi revient sur l’anti-occidentalisme intellectuel, les « patriotismes de substitution » décrits par Orwell, la fascination pour les sociétés planifiées et les limites des sciences sociales face à l’épreuve du réel.
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
Samuel Fitoussi analyse l’anti-occidentalisme intellectuel, les biais idéologiques, la fascination pour la planification et les raisons pour lesquelles les élites se trompent parfois durablement.
21News : Voyez-vous un fil conducteur entre l'engouement passé pour le communisme et certaines formes contemporaines d'anti-occidentalisme ?
Samuel Fitoussi : Oui. Il existe depuis longtemps un courant intellectuel pour lequel l'Occident constitue le principal problème moral du monde. Roger Scruton appelait cela l'« oikophobie » : non pas la haine de l'étranger, mais la haine du foyer, le rejet systématique de ce qui est sien et l'idéalisation de ce qui vient d'ailleurs.
Hier, cette disposition s'exprimait à travers l'enthousiasme pour l'URSS, la Chine maoïste ou certaines révolutions du tiers-monde. Aujourd'hui, elle prend d'autres formes et passe par des discours centrés sur le colonialisme, le racisme systémique ou l'impérialisme occidental. Le contenu change, mais la structure demeure : une propension à tenir l'Occident pour fondamentalement coupable, tandis que les fautes de ses adversaires sont relativisées, expliquées, parfois excusées. « Parfois, nous autres démocrates, écrivait Jean-François Revel, nous nous considérons comme étant nous-mêmes l'un de nos ennemis, voire notre seul véritable ennemi. »
L’oikophobie peut avoir des conséquences. Orwell estimait que durant les années 1930, l'intelligentsia de gauche avait diffusé sans relâche un discours « antibritannique », tournant en dérision le drapeau et le patriotisme, au point de rendre difficile le recrutement de jeunes hommes dans l'armée. En 1933, les étudiants d'Oxford votaient à 65 % la motion « Nous ne nous battrions en aucun cas pour notre pays ». La gauche, concluait-il, « s'est élevée contre les accords de Munich, mais elle avait contribué à les rendre possibles ».
21News : Vous reprenez également une réflexion d'Orwell sur ce qu'il appelait les « patriotismes de substitution ». Qu'entendait-il par là ?
Samuel Fitoussi : Orwell observait que le besoin d'appartenance collective, de loyauté à une cause qui nous dépasse, est un trait humain profond. Mais dans certains milieux intellectuels, l'attachement à son propre pays est perçu avec une gêne, presque une honte. Orwell remarquait que n'importe quel intellectuel anglais se sentirait plus embarrassé d'être surpris au garde-à-vous pendant l'hymne national que de voler dans une boîte à dons pour les démunis.
Orwell parait de nationalisme de substitutions. Cela permet de comprendre pourquoi ceux qui verraient dans un drapeau français une forme de fascisme s’enthousiasment pour le nationalisme palestinien le plus violent.
Samuel Fitoussi
Ce besoin d'appartenance ne disparaît pas pour autant : il se déplace. Il se reporte sur d'autres peuples, d'autres nations, d'autres projets idéologiques. Orwell parait de nationalisme de substitutions. Cela permet de comprendre pourquoi ceux qui verraient dans un drapeau français une forme de fascisme s’enthousiasment pour le nationalisme palestinien le plus violent.
21News : Pourquoi les intellectuels semblent-ils régulièrement séduits par les grands projets de transformation sociale ?
Samuel Fitoussi : Parce que leur métier consiste à penser ce que devrait être la société idéale ; ils sont donc naturellement attirés par les projets qui promettent de la reconstruire selon un plan cohérent. Au fond, ils préfèrent les transformations qui viennent d'en haut, verticalement, à celles qui émergent spontanément, par le bas, par l'initiative des individus, le marché, la société civile. Car si le progrès advient par le bas, l'intellectuel n'est plus l'architecte du monde meilleur ; il en est, au mieux, le commentateur.
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