L’Europe soutient et arme Kiev, mais continue à verser des milliards à la Russie (chronique)
L’Europe arme l’Ukraine, finance son effort de guerre et sanctionne Moscou. Pourtant, quatre ans après l’invasion, elle continue de verser des milliards à des producteurs russes. Une chronique d’Alain Schenkels.
Publié par Alain Schenkels
Résumé de l'article
Quatre ans après l’invasion de l’Ukraine, l’Europe continue d’acheter du gaz russe et d’alimenter une économie mobilisée pour la guerre. Malgré les sanctions et la baisse de sa dépendance, elle tarde à rompre avec Moscou et transforme désormais sa propre impréparation en justification de nouveaux délais.
L’Europe affirme vouloir aider l’Ukraine à résister. Elle livre des armes, vote des sanctions, accueille des réfugiés et finance une partie de l’effort de guerre ukrainien. Pourtant, dans le même temps, elle continue d’acheter du gaz à la Russie.
Cette contradiction engage directement la responsabilité de l’Europe. Après quatre années de guerre, elle ne peut plus invoquer l’urgence ou la surprise. Comment prétendre affaiblir Moscou tout en maintenant des échanges qui rapportent plusieurs milliards d’euros à son économie ?
Chaque euro payé pour du gaz russe ne finance évidemment pas directement un missile ou un drone. Le lien n’est ni aussi simple ni aussi mécanique. Ces achats fournissent néanmoins des revenus aux entreprises russes, des devises à l’économie nationale et des recettes fiscales à l’État. Or, le Kremlin mobilise désormais une part considérable des ressources du pays pour poursuivre la guerre.
La question mérite donc d’être posée sans détour. L’Europe finance-t-elle encore indirectement la guerre qu’elle prétend combattre ?
Une dépendance réduite, mais jamais supprimée
L’Union européenne a réalisé des efforts considérables depuis février 2022. Avant l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, la Russie fournissait environ 45% de ses importations de gaz. Cette part tournait encore autour de 12% en 2025.
L’Europe a diversifié ses approvisionnements, notamment auprès des États-Unis et de la Norvège. Elle a banni le charbon russe et presque toutes les importations maritimes de pétrole brut. Cette évolution réduit les moyens de pression de Moscou, mais elle ne peut masquer les retards accumulés. L’Europe aurait déjà dû mettre fin à cette vulnérabilité stratégique.
Mais une dépendance réduite ne constitue pas encore une indépendance. La Russie fournit toujours une partie du gaz consommé ou distribué en Europe. Une partie arrive par gazoduc, tandis qu’une autre prend la forme de gaz naturel liquéfié, le GNL.
Le contraste devient particulièrement difficile à défendre lorsque certains flux augmentent. Selon le Financial Times, l’Union européenne a reçu 9,89 millions de tonnes de GNL provenant du projet russe Yamal durant le premier semestre 2026. Ce volume représente une hausse de 18% sur un an et sa valeur aurait atteint jusqu’à 6 milliards d’euros.
L’Europe prépare donc l’interdiction du gaz russe tout en augmentant certains de ses achats. Le décalage entre les promesses et les actes devient flagrant. Elle promet toujours la rupture pour demain, mais elle continue de payer aujourd’hui.
Zeebruges au centre de la contradiction belge
La Belgique occupe une place particulière dans ce commerce. Le terminal de Zeebruges compte parmi les principales portes d’entrée du GNL russe en Europe. Des méthaniers y transportent notamment du gaz extrait dans le cadre du gigantesque projet Yamal, au nord de la Sibérie.
Tout ce gaz ne reste pas en Belgique. Une partie repart vers d’autres marchés par un réseau européen fortement interconnecté. Zeebruges constitue donc une plateforme continentale, mais cette précision ne supprime pas le problème politique. Une infrastructure située dans notre pays contribue toujours à l’arrivée du gaz russe en Europe.
La situation expose une contradiction particulièrement visible. La Belgique accueille les principales institutions européennes, soutient l’Ukraine, participe aux sanctions et contribue à l’effort militaire occidental. Pourtant, son territoire reste une porte d’accès importante pour une énergie qui procure des revenus à la Russie.
Depuis mars 2025, l’Union interdit le transbordement de GNL russe destiné à des pays tiers. Elle autorise cependant les importations destinées au marché européen. La Belgique respecte donc le droit en accueillant ces cargaisons, mais l’Europe fixe elle-même les règles, maintient les exceptions et repousse l’interdiction complète.
Zeebruges ne constitue pas la cause du problème. Le port révèle la volonté européenne de sanctionner la Russie sans menacer ses approvisionnements, ses industries et ses consommateurs.
Des sanctions volontairement incomplètes
Les dirigeants européens affrontent certes une équation difficile. Le gaz chauffe les logements, alimente les centrales et reste indispensable à de nombreuses industries. Une rupture immédiate en 2022 aurait aggravé la hausse des prix et fragilisé les ménages comme les entreprises. La prudence initiale pouvait donc se comprendre. Elle ressemble désormais surtout à une incapacité à prendre assez rapidement les décisions nécessaires.
Le Conseil de l’Union européenne a adopté, en janvier 2026, un règlement organisant l’abandon progressif du gaz russe. L’interdiction du GNL doit pleinement produire ses effets en 2027. Le gaz acheminé par canalisation doit également disparaître des importations européennes.
Ce calendrier protège l’Europe contre une nouvelle crise énergétique, mais il confirme aussi son retard. Il offre plusieurs mois de recettes supplémentaires à la Russie. L’Union transforme désormais sa propre impréparation en justification d’un nouveau délai.
L’Europe n’a pas assez investi
La Cour des comptes européenne vient de dresser un constat préoccupant. Selon ses conclusions, l’Union ne consacre pas suffisamment de moyens à sa sortie de l’énergie russe et les investissements progressent trop lentement.
La Commission européenne avait évalué les besoins à 300 milliards d’euros. Cette somme devait notamment financer la diversification des fournisseurs, les énergies renouvelables et le renforcement des réseaux. Jusqu’à présent, les États n’auraient engagé que 54,3 milliards d’euros.
L’écart paraît immense. Soit la Commission a mal calculé les besoins, soit les États n’ont pas concrétisé leurs engagements. Dans les deux cas, il révèle un échec politique majeur.
La diminution de la consommation repose aussi sur des facteurs fragiles. Les températures douces ont limité le chauffage, tandis que les prix élevés ont contraint les ménages et les entreprises à réduire leurs besoins. La météo ou l’affaiblissement de la demande ne constituent pourtant pas une politique énergétique durable. Un hiver rigoureux ou une reprise industrielle pourrait rapidement changer la situation.
En se tournant davantage vers le GNL, l’Europe dépend plus fortement du transport maritime, de passages vulnérables et de marchés mondiaux instables. Elle remplace une dépendance dangereuse par plusieurs autres jugées moins menaçantes. Cette diversification la protège, mais elle ne lui garantit pas une véritable souveraineté.
L’indépendance énergétique possède un prix
Il serait facile d’exiger l’arrêt immédiat des importations russes. Il serait moins honnête d’en dissimuler les conséquences. L’indépendance énergétique possède un prix. L’Europe devra investir dans ses réseaux, diversifier ses fournisseurs et produire davantage sur son territoire.
Plusieurs États européens refusent encore l’énergie nucléaire pour des raisons largement idéologiques. Ils veulent pourtant réduire le gaz, abandonner le charbon et électrifier une part croissante de l’économie. Sans nucléaire, ces objectifs deviennent difficilement conciliables avec les besoins d’un continent industriel.
Les énergies renouvelables peuvent compléter cette production, mais elles ne peuvent garantir seules l’approvisionnement permanent de l’Europe. Leur production dépend du vent, du soleil et des saisons. Elles nécessitent donc des réseaux renforcés, d’importantes capacités de stockage et des moyens capables de compenser leur intermittence.
Le nucléaire fournit précisément cette production stable, abondante et largement décarbonée. Il réduit la consommation de gaz dans la production électrique et limite la dépendance envers les fournisseurs étrangers. L’Europe ne retrouvera pas sa souveraineté énergétique en opposant le nucléaire aux renouvelables. Elle y parviendra en faisant du premier le socle de sa production et des seconds un complément utile.
Une énergie durablement plus chère affaiblit l’industrie européenne, favorise les délocalisations et pèse sur le pouvoir d’achat. Cette difficulté ne justifie plus les atermoiements. Depuis 2022, les résolutions se succèdent plus rapidement que les centrales, les terminaux et les réseaux. La souveraineté exige des réalisations concrètes, pas de nouvelles promesses.
On ne sanctionne pas gratuitement
Les sanctions ne constituent jamais un acte gratuit. Elles cherchent à imposer un coût à l’adversaire, mais elles obligent également celui qui les décide à accepter certains sacrifices.
L’Europe semble parfois vouloir échapper à ce choix. Elle veut affaiblir la Russie sans augmenter les factures. Elle veut abandonner le gaz russe sans développer toutes les solutions de remplacement. Elle veut soutenir Kiev sans perturber son propre confort.
Cette hésitation affaiblit son message. Moscou observe les votes, les discours et les promesses européennes. Il observe surtout les méthaniers qui continuent d’entrer dans les ports.
Le gaz ne rapporte plus à la Russie la manne des années précédant l’invasion. Moscou a perdu une part essentielle de son marché européen, mais les recettes restantes conservent leur importance.
L’Europe ne peut présenter chaque sanction comme une preuve suffisante de fermeté. Elle doit mesurer les résultats concrets de sa politique. Combien verse-t-elle encore à la Russie ? Quels États ralentissent la rupture ? Pourquoi les investissements progressent-ils si lentement ? Sa crédibilité comme puissance dépend des réponses qu’elle apportera, pas de la dureté de ses communiqués.
Choisir enfin entre dépendance et souveraineté
La politique européenne a produit des résultats, mais beaucoup trop lentement. L’Union a réduit sa dépendance envers la Russie sans parvenir, après quatre années de guerre, à rompre complètement avec son gaz.
Cette lenteur prolonge une relation économique devenue dangereuse et maintient des revenus russes. Ces délais résultent désormais des propres choix de l’Europe.
La responsabilité ne revient pas uniquement à la Belgique, à la France, à la Hongrie ou à quelques entreprises. Elle appartient à l’ensemble de l’Union, qui a collectivement accepté les exceptions, les délais et le maintien de certains contrats.
L’Europe doit maintenant achever cette rupture sans remplacer une imprudence par une autre. Fermer la porte au gaz russe ne servirait à rien si le continent construisait aussitôt une nouvelle dépendance excessive envers un autre fournisseur.
Le temps des solutions provisoires devrait appartenir au passé. Puisque la Russie représente une menace réelle, l’Europe doit produire davantage, diversifier ses approvisionnements et accepter le prix de son indépendance.
Une sanction qui préserve trop longtemps la dépendance qu’elle prétend combattre finit par ressembler davantage à une déclaration qu’à une politique. L’Europe ne manque plus de déclarations. Elle manque encore de cohérence.