Wall Street retrouve les mains libres, l’Europe risque d’en payer le prix
Moins de vingt ans après la crise financière de 2008, Washington est en train de reproduire les mêmes erreurs. Sous la pression du lobby bancaire, les exigences de fonds propres imposées aux banques américaines sont drastiquement assouplies. Une tendance amorcée sous Joe Biden mais accélérée sous Donald Trump.
Publié par Dominique Dewitte
Résumé de l'article
Les États-Unis assouplissent massivement les règles bancaires héritées de 2008. Une dérégulation qui pourrait fragiliser l’Europe et renchérir le crédit pour les entreprises.
Les chiffres sont alarmants. Selon une étude d’Alvarez & Marsal, les dix-neuf plus grandes banques américaines verraient leurs ratios de capital diminuer de 270 points de base, ce qui leur permettrait d’augmenter leurs actifs de 2.500 milliards de dollars et d’améliorer leur rentabilité de 6 %. Les banques européennes connaissent l’évolution inverse : une hausse de 110 points de base des exigences de capital, une contraction de leur bilan de 1.500 milliards et une division par deux de leur marge bénéficiaire.
Les banques américaines tournent le dos à Bâle
Les États-Unis se retirent ainsi de facto du cadre de Bâle, le système international de règles bancaires communes construit après la crise financière de 2008. Si Washington cesse d’appliquer ces règles, les autres pays auront de moins en moins d’incitation à les respecter eux-mêmes. L’Union européenne a déjà reporté à 2027 l’entrée en vigueur des règles commerciales de Bâle III, notamment parce que les États-Unis ne fournissent plus de calendrier clair de mise en conformité.
Dans le même temps, les banques américaines détiennent désormais 37 % des revenus de banque d’investissement en Europe, au Moyen-Orient et en Afrique, un niveau proche du record historique de 40 %. C’est dans les opérations de fusion-acquisition que l’écart est le plus marqué.
Le crédit deviendra plus cher ou plus rare en Europe
Cette divergence réglementaire aura aussi des conséquences très concrètes pour les citoyens et les entreprises européennes. Lorsque les banques doivent immobiliser davantage de capital pour chaque euro prêté, le crédit devient mécaniquement plus cher ou plus difficile d’accès.
Concrètement, les PME et les indépendants européens risquent d’avoir davantage de difficultés à accéder au crédit à partir de 2027 en raison du durcissement des règles de Bâle. Les exigences accrues en capital et les méthodes plus strictes de calcul des risques renchériront les prêts et limiteront la capacité de financement des banques.
Pendant ce temps, les concurrents américains continueront d’opérer avec des bilans plus importants et une plus grande liberté dans la prise de risque. Cela leur permettra de financer plus agressivement leurs clients et de gagner des parts de marché, y compris sur le sol européen.
Le simple épargnant ne percevra peut-être pas immédiatement cette différence. Mais l’entrepreneur qui souhaite obtenir un prêt pour investir ou racheter une société, lui, la ressentira directement.
La crise bancaire de 2023 déjà oubliée
Le FMI et la BCE ont pourtant explicitement averti qu’un affaiblissement des coussins de capital des établissements systémiques amplifierait les chocs lors d’une future crise.
La crise bancaire de 2023 était déjà, en partie, une conséquence de la vague de dérégulation lancée sous Donald Trump. Une loi adoptée en 2018 (EGRRCPA) avait exempté les banques régionales des règles les plus strictes mises en place après 2008. Silicon Valley Bank avait ainsi bénéficié d’une supervision insuffisante et pu accumuler d’importants risques de taux.
Lorsque la Réserve fédérale a brutalement relevé ses taux d’intérêt, la valeur des obligations détenues par la banque s’est effondrée. Une panique bancaire numérique de 40 milliards de dollars en quarante-huit heures a achevé de provoquer sa chute. Les autorités américaines ont dû intervenir pour éviter une contagion plus large.
C’est précisément cette leçon que Washington semble aujourd’hui ignorer, mais cette fois à l’échelle des plus grandes banques américaines.
L’Europe pourrait payer le prix des choix américains
Les États-Unis privilégient historiquement la croissance et la compétitivité ; l’Europe, la stabilité et l’harmonisation. Ces deux approches impliquent des compromis.
Mais à terme, l’Europe pourrait se retrouver à payer le prix d’une politique financière américaine sur laquelle elle n’a pourtant aucun contrôle.