Charles Sapin à France Inter : Sophia Aram ironise sur le pluralisme des « cinquante nuances de gauche »
Après Laurent Joffrin, c’est de l’intérieur même de France Inter que vient la critique. Sophia Aram a tourné en dérision la fronde provoquée par l’arrivée de Charles Sapin et s’interroge sur une conception du pluralisme qui s’accommoderait fort bien de l’extrême gauche, mais beaucoup moins de la droite.
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
Sophia Aram ironise sur la fronde contre Charles Sapin à France Inter et demande si le pluralisme du service public doit se limiter aux « cinquante nuances de gauche ».
Décidément, la fronde contre Charles Sapin commence à susciter quelques réactions inattendues. Après Laurent Joffrin, qui dénonçait ce week-end le « procès d’intention » fait au journaliste de Valeurs actuelles, c’est cette fois Sophia Aram qui s’est chargée, depuis l’antenne même de France Inter, de mettre les pieds dans le plat. Et l’humoriste n’a guère pris de précautions avec ses collègues.
« Dans ma bouche, ce matin, un sujet consensuel et léger, commence-t-elle. Je veux parler bien sûr de l’accueil réservé au directeur adjoint de Valeurs Actuelles sur nos antennes. »
Puis, feignant aussitôt de vouloir interrompre sa chronique : « Voilà, c’est bon, merci. À la semaine prochaine. » Avant de se raviser : « Mais non, ça va. On se détend, ça va bien se passer. »
Dans ma bouche ce matin, je veux parler bien sûr de l'accueil réservé au directeur adjoint de Valeurs Actuelles sur nos antennes, sujet consensuel et léger s’il en est… @franceinter pic.twitter.com/tGjkwGO5Xe
— sophia aram (@SophiaAram) September 8, 2026
« Une cellule de soutien psychologique »
Sophia Aram s’amuse alors de la dimension prise par la polémique depuis l’annonce de l’arrivée de Charles Sapin sur France Inter.
« Dès l’arrivée de Charles Sapin, une cellule de soutien psychologique a été ouverte pour tous les salariés qui risqueraient d’être exposés à une opinion un peu différente de la leur », ironise-t-elle. Un « numéro vert » aurait même été prévu, plaisante-t-elle encore, pour les auditeurs « pris de vertige idéologique ».
La plaisanterie vise une contestation qui ne s’est pas limitée à quelques désaccords éditoriaux. L'arrivée du journaliste de VA a suscité une forte opposition en interne, allant jusqu'à la menace d'une grève.
Sophia Aram imagine donc les salariés hésitant entre deux armes de dernier recours : « faire grève ou diffuser l’intégrale de Benjamin Biolay. Ou les deux ».
Mais derrière les plaisanteries se dessine rapidement une critique beaucoup plus sérieuse de la conception du pluralisme au sein de la radio publique.
Blast à la machine à café, Valeurs actuelles aussi
L’humoriste prend un exemple particulièrement piquant. France Inter, explique-t-elle, est une « chaîne inclusive et pluraliste » dans laquelle Charles Sapin, qu’elle présente comme venant du « magazine d’extrême droite VA », doit pouvoir « discuter à la machine à café avec Salomé Saqué ou Paloma Moritz du média d’extrême gauche Blast ».
Elle imagine même la rencontre : « Un matcha latté d’avoine pour les unes, un double expresso serré pour l’autre. »
La plaisanterie permet surtout à Sophia Aram de pointer ce qu'elle considère comme une asymétrie. Pourquoi la présence de journalistes issus d'un média qu'elle situe à l'extrême gauche ne provoque-t-elle apparemment aucune crise, quand l'arrivée d'un journaliste de VA suffit à déclencher menaces de grève et levée de boucliers ? C'est précisément cette différence de traitement qui devient le cœur de sa chronique.
Les « cinquante nuances de gauche »
Sophia Aram rappelle d'abord que le débat n'est pas entièrement nouveau. L'audiovisuel public s'était autrefois demandé s'il fallait traiter le Front national comme les autres partis politiques. Le CSA avait finalement répondu par l'affirmative et les règles de temps de parole ont depuis encadré le pluralisme politique à l'antenne.
Mais, demande implicitement l'humoriste, pourquoi cette logique devrait-elle s'arrêter aux seuls invités politiques ?
« Reste à savoir si l’esprit de la loi n’inviterait pas à veiller à ce qu’il y ait, même si j’imagine que ce doit déjà être le cas, un équilibre des opinions parmi les chroniqueurs, les humoristes et autres éditorialistes. »
Reste à savoir si l’esprit de la loi n’inviterait pas à veiller à ce qu’il y ait, même si j’imagine que ce doit déjà être le cas, un équilibre des opinions parmi les chroniqueurs, les humoristes et autres éditorialistes.
Sophia Aram
Et c'est alors que tombe la formule de la chronique. « Sauf à considérer que le pluralisme au sein du service public doit s’exprimer à travers toute la diversité des cinquante nuances de gauche, il faudrait peut-être, avance Sophia Aram, se familiariser avec l’idée que la diversité des opinions s’étend de l’extrême gauche, comme cela ne semble choquer personne, jusqu’à l’extrême droite, comme cela semble choquer l’unanimité de ceux qui se sont exprimés sur le sujet ».
Sauf à considérer que le pluralisme au sein du service public doit s’exprimer à travers toute la diversité des cinquante nuances de gauche, il faudrait peut-être se familiariser avec l’idée que la diversité des opinions s’étend de l’extrême gauche, comme cela ne semble choquer personne, jusqu’à l’extrême droite, comme cela semble choquer l’unanimité de ceux qui se sont exprimés sur le sujet.
Sophia Aram
L'ironie est d'autant plus mordante qu'elle vise directement le paradoxe révélé par la polémique : une rédaction persuadée de défendre le pluralisme pourrait-elle être devenue suffisamment homogène idéologiquement pour considérer comme une anomalie l'arrivée d'une sensibilité différente ?
Une unanimité qui « pourrait nous interroger »
Sophia Aram ne prétend pas que toutes les opinions se valent. Elle déplace plutôt le débat : ce qui l'intéresse est l'étrange unanimité avec laquelle une partie de la maison semble avoir accueilli Charles Sapin.
Une unanimité qui, dit-elle avec une prudence ostensiblement moqueuse, « pourrait, et je dis bien qui pourrait, nous interroger sur le pluralisme des opinions exprimées ».
Une unanimité pourrait, et je dis bien qui pourrait, nous interroger sur le pluralisme des opinions exprimées.
Sophia Aram
C'est précisément l'un des arguments avancés ces derniers jours par les défenseurs de l'arrivée du journaliste : le pluralisme n'a guère de sens si chacun est pluraliste à condition que les opinions accueillies restent suffisamment proches des siennes.
L'humoriste pousse alors le raisonnement jusqu'au bout. À moins de vouloir renvoyer « les auditeurs d’extrême gauche vers les médias de la gauche Pigasse et les auditeurs de droite et d’extrême droite vers les médias de Bolloré », le service public devrait justement être le lieu où ces sensibilités différentes peuvent cohabiter.
« La difficulté avec laquelle nous accueillons un journaliste de VA »
La conclusion est probablement la partie la plus sévère de la chronique, précisément parce que Sophia Aram ne la prononce pas depuis un média concurrent mais depuis France Inter elle-même.
Elle propose ainsi à ses collègues de « nous interroger sur la difficulté avec laquelle nous accueillons un journaliste de VA et le naturel avec lequel nous accueillons des journalistes de Blast ».
Nous pourrions peut-être nous interroger sur la difficulté avec laquelle nous accueillons un journaliste de VA et le naturel avec lequel nous accueillons des journalistes de Blast et peut-être méditer sur l’idée que le pluralisme implique d’avoir suffisamment confiance en ses opinions pour ne pas paniquer à l’idée qu’une opinion contraire puisse s’exprimer à l’antenne
Sophia Aram
Et peut-être, ajoute-t-elle, de « méditer sur l’idée que le pluralisme implique d’avoir suffisamment confiance en ses opinions pour ne pas paniquer à l’idée qu’une opinion contraire puisse s’exprimer à l’antenne ».
Après plusieurs jours de polémique, la question devient effectivement difficile à esquiver. Le problème n'est même plus de savoir si les salariés de France Inter apprécient Charles Sapin, VA ou les opinions qu'ils leur prêtent. Ils ont parfaitement le droit de les combattre.
La question est de savoir pourquoi leur simple entrée dans le périmètre du service public semble provoquer un tel séisme.
Et la formule de Sophia Aram résume cruellement le soupçon que cette réaction ne peut qu'alimenter : si l'arrivée d'une voix venue de droite provoque une telle panique, peut-être le pluralisme pratiqué jusque-là ressemblait-il effectivement un peu trop aux « cinquante nuances de gauche ».