700 milliards à effacer ? Pigasse et Bardella s'écharpent sur la dette française
Après avoir assuré devant les militants de LFI qu’une partie de la dette française pouvait être annulée « sans aucun impact économique et financier », Pigasse a été sèchement repris par Bardella. Le banquier d’affaires lui répond en l’accusant de ne pas comprendre le bilan de la Banque de France.
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
Matthieu Pigasse et Jordan Bardella s'affrontent sur l'annulation de la dette française détenue par la BCE. Le banquier défend la proposition de Mélenchon, le président du RN dénonce « n'importe quoi ».
Le débat économique ouvert par Jean-Luc Mélenchon sur l'annulation d'une partie de la dette française est en train de se transformer en bataille politique.
Au lendemain de l'intervention remarquée de Matthieu Pigasse aux universités d'été de La France insoumise, Jordan Bardella s'est directement attaqué au raisonnement du banquier d'affaires. Celui-ci lui a répondu dimanche avec une formule peu diplomatique : « L'économie pour les nuls... »
Au centre de leur affrontement : quelque 700 milliards d'euros de dette publique française détenus par l'Eurosystème et une question apparemment simple, mais aux conséquences considérables : pourrait-on tout simplement les effacer ?
Pigasse : la dette détenue par la BCE « peut être annulée »
Samedi, face à Manuel Bompard, Matthieu Pigasse avait apporté un soutien particulièrement appuyé à certaines propositions économiques de LFI.
« Ce que vous dites à LFI, c'est possible, économiquement », avait assuré le propriétaire de Radio Nova et fondateur du groupe Combat.
Sur la dette, son affirmation était catégorique : « Il y a à peu près 20 % de la dette française qui est détenue par la BCE. Cette dette, elle peut être annulée. »
Et Pigasse ajoute qu'une telle opération pourrait être réalisée « sans aucun impact économique et sans aucun impact financier ».
L'ancien banquier de Lazard en tirait une conclusion beaucoup plus générale : la France disposerait de marges budgétaires considérablement supérieures à celles généralement présentées dans le débat public.
Il invoquait notamment l'expérience du Covid et les centaines de milliards mobilisés pendant la crise grâce, selon son raisonnement, à la création monétaire des banques centrales.
Bardella : « Il n'y a pas d'argent magique »
Jordan Bardella a vivement contesté cette démonstration. « Matthieu Pigasse raconte n'importe quoi », a lancé le président du Rassemblement national sur X.
Matthieu Pigasse raconte n’importe quoi.
— Jordan Bardella (@J_Bardella) August 23, 2026
Annuler la dette détenue par la Banque de France ne donnerait pas davantage de marge de manœuvre.
La Banque de France est détenue par l’État. Les intérêts versés par l’État sur la dette détenue par la Banque de France sont ensuite… https://t.co/gFigx6N3RU
Son argument est précis. La Banque de France appartenant à l'État, explique-t-il, les intérêts qu'elle perçoit sur les obligations françaises qu'elle détient participent à ses résultats, lesquels peuvent ensuite alimenter les versements au Trésor lorsque des bénéfices distribuables existent. « Annuler la dette détenue par la Banque de France ne donnerait pas davantage de marge de manœuvre », affirme donc Bardella.
Le président du RN insiste surtout sur une autre conséquence : la confiance. Une annulation unilatérale pourrait, selon lui, inquiéter les créanciers privés, qui pourraient craindre de subir un jour un traitement comparable. Avec un risque évident : les investisseurs exigeraient davantage pour continuer à financer la France. « Il n'y a pas d'argent magique », conclut Bardella.
« Jordan Bardella découvre la Banque de France »
Matthieu Pigasse n'a guère apprécié la leçon d'économie. « Jordan Bardella découvre la Banque de France. Mais pas encore son bilan. L'économie pour les nuls... », lui a-t-il répondu.
Le banquier rappelle que la question ne porte pas uniquement sur les titres directement détenus par la Banque de France, mais sur l'ensemble des obligations françaises acquises par l'Eurosystème.
« Près de 700 milliards d'euros de dette publique française sont détenus par l'Eurosystème. »
Pigasse déplace ensuite le débat sur le terrain politique : « La question n'est donc pas : “y a-t-il de l'argent magique ?” Qui décide de ce que nous faisons de notre argent ? Nous. » Il se dit désormais « prêt à en débattre » avec Jordan Bardella.
Derrière la passe d'armes, un véritable désaccord économique
La question est cependant plus complexe que ne le laisse penser l'échange sur X. Pigasse a raison sur un point factuel : l'Eurosystème détient effectivement une masse considérable de dette publique acquise dans le cadre des programmes d'achats de titres de la BCE.
Mais cela ne suffit pas à démontrer sa proposition beaucoup plus spectaculaire selon laquelle cette dette pourrait être annulée « sans aucun impact économique et financier ».
Une créance détenue par une banque centrale ne cesse pas d'exister économiquement simplement parce que le créancier appartient au secteur public. Son annulation modifierait le bilan de l'Eurosystème et poserait surtout une question fondamentale sur la frontière entre politique monétaire et financement des États.
Elle se heurterait en outre au cadre juridique européen, qui interdit le financement monétaire direct des déficits publics.
L'argument de Bardella sur les intérêts mérite lui aussi d'être nuancé : le mécanisme n'est pas aussi simple qu'un aller-retour intégral des intérêts entre l'État et la Banque de France, notamment parce que la rémunération des réserves bancaires et les pertes subies par les banques centrales depuis la remontée des taux ont profondément modifié leurs résultats.
Mais sur le cœur du débat, l'affirmation selon laquelle une annulation serait totalement dépourvue de conséquences est loin de faire consensus parmi les économistes.
Mélenchon persiste : mettre les dettes « au congélateur »
Jean-Luc Mélenchon n'entend en tout cas pas abandonner l'idée. Dans son discours de clôture des universités d'été de LFI ce dimanche, le candidat insoumis à la présidentielle a repris le sujet.
« Oui, la Banque centrale européenne peut et doit mettre au congélateur les dettes des États, en commençant par celles de la période Covid », a-t-il déclaré.
La proposition s'installe ainsi progressivement au cœur du programme économique défendu par LFI pour 2027.
Et l'intervention de Matthieu Pigasse lui apporte une caution inattendue : celle d'un banquier d'affaires qui a lui-même travaillé sur plusieurs restructurations de dettes souveraines et qui affiche désormais ouvertement ses « convergences » avec les Insoumis.
C'est précisément ce qui rend la controverse politiquement intéressante. Elle ne porte plus seulement sur une provocation de Jean-Luc Mélenchon consistant à vouloir « foutre au feu » certains titres de dette. Elle devient un débat sur deux conceptions radicalement différentes de la contrainte budgétaire.
Pour Pigasse et Mélenchon, les centaines de milliards détenus par l'Eurosystème démontrent que les États disposent encore d'immenses marges de manœuvre.
Pour Bardella et leurs contradicteurs, les effacer ne créerait aucune richesse nouvelle et risquerait au contraire d'envoyer aux prêteurs le signal qu'une dette française peut cesser d'être honorée par décision politique. À plus de 3.000 milliards d'euros de dette publique, la querelle dépasse largement « l'économie pour les nuls ».