Allemagne : le retour du nucléaire dans le débat, pas encore dans le réel
La flambée des prix de l’énergie provoquée par la crise d’Ormuz rouvre en Allemagne une question que l’on croyait réglée depuis l’arrêt des trois derniers réacteurs en 2023. Entre revirement discursif à Bruxelles, offensive politique de la CDU-CSU et scepticisme persistant des experts, le pays redécouvre moins le nucléaire qu’il ne mesure, à nouveau, le coût stratégique de son abandon.
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
— La crise énergétique relance en Allemagne un débat nucléaire que l’arrêt des dernières centrales en 2023 semblait avoir refermé.
— Jens Spahn, Markus Söder et Ursula von der Leyen poussent à rouvrir la discussion, mais Merz continue de juger la sortie irréversible.
— Les experts rappellent toutefois qu’une réactivation serait longue, coûteuse et techniquement proche d’un nouveau départ plutôt que d’un simple redémarrage.
Il aura suffi d’un nouveau choc énergétique pour que l’obsession antinucléaire allemande, longtemps tenue pour intangible, recommence à vaciller. La fermeture du détroit d’Ormuz, en renchérissant brutalement l’énergie, agit outre-Rhin comme un révélateur. Après le traumatisme de la dépendance au gaz russe et l’effondrement du pari Nord Stream, l’Allemagne se retrouve confrontée à une seconde démonstration de fragilité. Et avec elle ressurgit un débat dont l’élite politique allemande affirmait encore récemment qu’il appartenait au passé.
Car la singularité allemande était devenue, en Europe, presque doctrinale. Là où d’autres pays réinvestissaient dans l’atome ou, à tout le moins, s’interrogeaient sur la place du nucléaire dans un mix décarboné, Berlin avait choisi le cavalier seul. Sortie du nucléaire décidée, suspendue, relancée, puis achevée en avril 2023 : la séquence a longtemps résumé à elle seule les contradictions énergétiques allemandes. L’idée était simple, presque morale. L’Allemagne, puissance industrielle avancée, pouvait se passer de l’atome en accélérant vers les renouvelables. En théorie, le pari avait une cohérence. En pratique, il a accru une dépendance au gaz, puis exposé le pays à des chocs extérieurs successifs.
Le débat repart, poussé par la droite
Ce qui change aujourd’hui n’est pas encore la politique énergétique allemande, mais le climat politique qui l’entoure. Jens Spahn, patron du groupe CDU-CSU au Bundestag, a rouvert frontalement la discussion en plaidant pour un examen de la réactivation des centrales arrêtées. Son argument est double : d’un côté, rouvrir certains réacteurs coûterait, selon les études qu’il cite, bien moins cher que construire de nouvelles installations ; de l’autre, le sujet mérite d’être débattu publiquement au moment où l’Allemagne paie au prix fort sa vulnérabilité énergétique.
Markus Söder, en Bavière, pousse plus loin encore la logique politique. Fidèle à sa pratique du contre-pied vis-à-vis de Berlin, il défend le développement de petits réacteurs modulaires et annonce que son Land testera cette voie, avec un projet déjà abondé à hauteur de plusieurs centaines de millions d’euros. Ce volontarisme bavarois n’est pas exempt de contradictions, tant Söder fut lui-même parmi les plus ardents partisans de la fermeture des centrales après Fukushima. Mais il témoigne d’un déplacement du centre de gravité du débat : ce qui paraissait hier intouchable redevient politiquement prononçable.
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